Le jour où j’étais parti en pique-nique avec une copine,
j’avais trouvé l’idée ringarde. Aller bouffer dans la campagne
alors qu’on aurait pu aller au Quick-Drive et manger dans la Fiat Uno…
A longue je finis par aimer ce cadre paisible troublé par aucun
bruit humain. La nature, les sauterelles, l’odeur de l’herbe, l’ombre fraîche
de l’arbre sous lequel nous étions assis. Je me rappelle très
bien avoir pleuré en l’embrassant, ce qui m’avait terriblement gêné.
Mais elle était tellement douce, qu’elle avait simplement essuyé
ses larmes d’un geste naturel. Le baiser qui suivit fût encore plus
intense et je tremblais cette fois-ci, ne pouvant penser à autre
chose qu’elle, sa présence était tout pour moi à cet
instant. Elle était ce que je désirais à cet instant,
je me disais que je ne pourrais plus vivre sans elle. Sentait-elle la rose
qui s’épanouit ou était-ce le mélange imperceptible
des herbes folles aux alentours ? C’était il y a quelque mois et
je m’en rappelle de mieux en mieux…
Comme par miracle, je me retrouvais avec elle. Tous deux souriant,
en osmose avec la nature, se désirant mutuellement. Elle sentait
toujours la délicate fleur humide, et puis l’odeur fut chassée
par une senteur de chair pourrie, une odeur répugnante de mort.
Il y avait quelque chose dans l’arbre.
Les rayons du soleil m’éblouissaient et je ne voyais à
contre-jour qu’une masse informe et d’un noir profond. La chose se déplaçait
vite et semblait descendre vers nous. Qu’est-ce que .. ? C’était
plus grand qu’un oiseau. Je sentis mon cœur battre la chamade, mes jambes
tremblaient. La créature impure était descendue de son arbre
et faisait à présent, deux fois la taille d’un homme. Une
longue robe noire à la texture de cendres, des ailes de corbeau
géant, et un crâne squelettique de chien à la place
de la tête. C’était à peu près l’idée
que je me faisais de la mort. Un monstre noir. Mais je n’imaginais pas
alors, la terreur qui régnerait en moi lorsque les mains osseuses
et munies de griffes extrêmement longues s’avançaient vers
moi. Les bras de la chose mimaient des gestes étranges de câlins,
d’enlacements absolument insupportables. L’herbe était devenue jaune.
L’ange de la mort glissait sur le sol pour s’approcher de moi. L’odeur
rance se fit plus forte et je remarquai qu’elle provenait de la bouche
du monstre. Il commença à me caresser les joues. J’étais
pétrifié mais son odeur de cadavre me révulsa et je
le repoussai.
L’ogre le prit très mal et se dirigea par grandes enjambées
vers ma petite amie, pétrifiée elle aussi.
Un instant plus tôt, je voyais la ligne de ses omoplates dessiner
les dunes d’un désert aux limites bien définies. Maintenant,
le spectre du dragon-corbeau vient kidnapper ce j’ai de plus cher. L’ange
me dévisage d’un regard malsain, il me semblerait presque qu’il
ait envie de moi ; ses yeux ont faim de haine. C’est terrible, je la vois
arriver inexorablement et je ne peux rien faire. Dans l’ombre de sa capuche,
je devine des dents pointues entres lesquelles pourrissent des lambeaux
de chair d’une précédente victime. La vision est effrayante,
son odeur repoussante et son grognement infernal. La créature parfaitement
mauvaise, touche chacun de mes sens. D'une minute à l’autre, je
vais combattre la chose, la saisir avec mes mains et toucher sa peau sûrement
osseuse et certainement visqueuse.
Je me précipite vers le cadavre ambulant, le serrant de toutes
mes forces entre mes bras. Il ne résiste pas et à ma grande
surprise m’embrasse à pleine bouche. Mon corps est pris d’une secousse
à ce contact. Sa langue molle et gluante m’étouffe en m’emplissant
la gorge. La suffocation fait gonfler mes yeux qui veulent s’extraire de
leur caverne. Tous mes muscles se contractent comme un orgasme douloureux
provoquant des crampes dans tous mon corps. L’étouffement m’empêche
de penser, je ne perçois plus qu’un sifflement de plus en plus aigu
et mon cœur qui bat de plus en plus vite.
Ses mains cadavériques munies d’ongles centenaires me lacèrent
le dos. La douleur n’est pas forte. Une sorte de courant d’air frais s’échappe
des coupures le long de ma colonne vertébrale. De minces filets
de sang chaud et odorant descendent le long de mon échine. L’agonie
devient douce et je commence à l’aimer, à en avoir besoin.
A peine conscient, je parle au monstre :
- S’il vous plaît, laissez-moi déposer un dernier baiser
de désespoir avant de quitter ma bien-aimée
- Soit. Goûte ses lèvres une dernière fois et rappelle-t’en
à jamais.
J.