« Je m’ennuie…
Non mais…

Je m’ennuie vraiment. Je sais pas si vous saisissez.
Faudrait que je m’explique.
Je suis dans un cube. Un cube d’environ deux mètres-cubes. Je peux me lever, m’accroupir ou m’asseoir mais pas me coucher. Ca fait un moment que je suis dans ce cube. J’ai perdu la notion du temps. Je ne suis vêtu que d’un pyjama. Je n’ai pas de montre, dommage.
Vous commencez à comprendre ? Je suis là-dedans depuis longtemps et je n’ai rien à faire. Je ne sais pas pourquoi je suis là. Enfin… Peut être que si, j’ai plusieurs idées. On m’a mis là, j’en suis quasiment sûr car j’ai quand même avec moi : un stylo et un cahier. Un peu de lumière filtre à travers les parois mais à peine. Par contre, je n’entends aucun bruit extérieur. Je n’ai aucun indice sur l’endroit où je suis. Je m’ennuie maintenant parce que je ne sais pas quoi écrire. Ecrire pour quoi d’abord. C’est marrant j’écris que je ne sais pas quoi écrire. La vie est belle, elle est marrante. Je n’arrête pas de penser que c’est la seule activité que je puisse faire. Ecrire. Ca doit faire des heures que je suis là. Mais j’en sais rien. Et je sais pas non plus combien de temps il faudra que je reste là-dedans. Tout ceci a bien un but. Et s’ils attendaient que je meurs pour me sortir ? Je peux alors attendre. Quoique. J’aurai bientôt faim ou soif et s’ils ne me nourrissent pas, je vais crever. Mais bon. Je peux pas juste attendre, c’est insupportable. Insupportable car quand je n’écris pas, je ne cesse de penser que j’attends. Aucune autre pensée ne vient. J’attends, j’attends, j’attends. Et plus j’attends, moins le temps passe vite. Alors j’écris un peu. Ce que je ressens. L’ennui ultime. Peut-être est-ce ça le but de l’expérience ? Voir ce que l’on ressent quand on n’a rien à faire. Purée, je donnerais tout pour un boulot de merde mal payé. Je ne sais pas quoi écrire, c’est tout ce que je pense à écrire. Je ne sais pas. Je pourrais raconter ma vie pour passer le temps mais ça serait aussi ennuyeux. Je n’aime pas le passé, je préfère me préoccuper de l’avenir ; surtout en ce moment. L’avenir n’a jamais semblé aussi lointain. Il a bien fallu une entrée pour me mettre à l’intérieur du cube. Ou non, peut être que l’on avait construit le cube autour de moi, quand je dormais. J’ai déjà essayé de percer ou de casser les parois, sans succès. C’est fait pour résister. Pfffff. Je sais plus quoi faire moi. Je crois que je vais péter un plomb. Je vais gueuler tiens.
- Ohéééééé !
- Ya quelqu’un ? !
- Hééééé ! Tas de merde ! !
Ils ont dû prévoir le coup, personne ne m’ouvrira. Peut être que c’est un cercueil, j’y avais pas pensé. Ils m’ont peut-être tout simplement enterré quelque part à la verticale, pour que je souffre un maximum. Ce serait une bonne idée pour un serial killer ça. Mais il n’en profite pas beaucoup quand même et pourquoi il m’aurait laissé un bloc-notes ? Pour en profiter ? Qui lui a dit que j’allais coopérer. En tout cas, j’écris. J’ai pas le choix, remarque. Entre écrire et attendre, je préfère largement écrire. Serial killer si tu me lis, je t’encule, toi et ta famille de dégénérés. Tu n’es qu’un sale con et rien que de te dire ça, ça me soulage quelque part. Je crois que je pourrais même mourir en paix tiens. Je vais essayer de dormir assis.
Ca y est, je suis réveillé. Je sais pas combien de temps j’ai dormi, je veux pas savoir de toute façon. Merde, j’ai envie de pisser. Les salauds, je comprends leur petit manège. Ils veulent que je végète dans ma propre merde. Le voilà leur petit jeu pervers. Ben les gars, vous avez devant vous la vessie la plus élastique du monde. Je peux me retenir vachement longtemps alors vous pouvez toujours attendre pour assister au spectacle. Vous pouvez aller vous prendre une bière parce que ça va durer… Une bière… Justement je commence à avoir soif aussi. Mais la bière, ça fait pisser. Je voudrais pas une bonne bière glacée… Non… J’ai mal au bras à force d’écrire. Je vais attendre un peu. Ca fait longtemps que j’ai pas attendu.

Fait chaud.

J’ai trop mal au ventre, je vais pisser.
Ca y est, c’est fait. Mes pieds nus baignent dans quelques millimètres d’urine, mais c’est pas grave, c’est la mienne. Je supporte mes odeurs mais avec la promiscuité, ça n’est tout de même pas très agréable. Ouais, c’est ça, marrez-vous là-haut. Tic-tac. Une nouvelle pensée m’obsède. L’idée du temps qui passe. J’imagine le tic-tac d’une montre. Elle fait un bruit insupportable dans ma tête juste pour me montrer qu’une seconde est passée. Puis une autre, puis une autre, puis une autre. Un tic-tac infernal ! Juste une seconde, merde, puis dix secondes, puis vingt mais merde, ça fait même pas encore une minute, et l’heure, je n’y pense même pas. Mais quand est-ce que je vais sortir d’ici ? Si au moins on me donnait un délai ! Même long. Si au moins on me disait : tu vas croupir là-dedans pendant dix jours. Je serais rassuré. Non je ne vais pas pleurer. Surtout si c’est des salauds qui liront ça. La lèpre et la peste sur mes tortionnaires et leurs familles ! Je pleurerai pas. Je sais pas. Mais si c’était une expérience importante, il faudrait peut-être que je dise tout ce qu’il se passe. Ok ! J’ai un peu pleuré ! Mais pas grand chose ok ? J’ai envie de dormir de nouveau. Mais je n’ose plus trop m’asseoir… Voyez pourquoi ? Je vais pas tout expliquer non plus. Et puis d’abord. Et puis. Je sais pas. Je gagne quoi moi, dans cette histoire. J’espère que c’est un gros paquet d’argent sinon ça va être un scandale. Quand je ressortirai d’ici, des têtes vont tomber ! Ca c’est certain. Si ya pas une grosse prime à la clé… Si… S’il y avait une prime, j’aurais dû être au courant. A moins qu’ils m’aient effacé la mémoire. On peut faire ça à notre époque ? Peut-être qu’on peut et qu’ils m’ont effacé la partie de ma mémoire où je sais qu’on peut effacer la mémoire. Oui, c’est possible ça. C’est pour me mettre dans un état psychologique neutre, sans aucun contexte. Pourtant je me rappelle bien ma vie d’avant, j’avais une femme, des enfants et tout. Mais je ne me rappelle pas comment je suis arrivé ici.  J’ai des crampes dans les jambes, je vais le faire. Ouais, je vais m’asseoir dans ma pisse aussi dégoûtant que cela puisse paraître. Voilà c’est fait. C’est pas si terrible, j’ai juste l’impression d’avoir deux ans et d’avoir fait dans mes couches. C’est pas un drame par rapport à l’attente. Je vais dormir un peu je crois. Peut-être y aura-t-il du nouveau lorsque je me réveillerai.
Mon horloge biologique a réveillé mon estomac. C’est sans doute l’heure de manger car je sens dans mon ventre des substances corrosives qui se répandent et font du bruit en attaquant le fond vide de mon estomac. Il doit être midi ou dix-neuf heures, les heures habituelles auxquelles je mange. Ils ne se doutaient sûrement pas que mon propre corps pourraient me donner un indice ! Même pas besoin du soleil ! Cette petite joie s’estompe rapidement pour faire place à une réalité effrayante : j’ai faim. Oui, j’ai la dalle de ma vie. Je rêve à d’énormes hamburgers, à une choucroute ! A une raclette ! Pas la peine de se faire du mal, je n’aurai que ma salive à avaler. La faim me tenaille encore un peu puis s’estompe jusqu’à disparaître. Mon organisme a dû puiser ce qu’il lui fallait dans mes poignées d’amour. Encore un repas de gagné. Finalement j’ai tout mon temps pour mourir. Je ne suis pas pressé, je reste cool. Et si mon stylo est vide ? Et si mon cahier est plein ? J’ai droit à d’autres fournitures ? Je vais faire une ligne de ‘e’ pour remplir l’espace, tiens.
eeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeee
Plus tard, je ferai peut-être une autre voyelle qui sait. Voyez ce que me fait faire votre expérience. C’est vraiment nul comme résultat. Je me suis levé depuis un moment, histoire de faire marcher un peu mes muscles. Je ne m’ennuie même plus finalement, je me suis inventé tout seul quelques activités avec le peu de moyens dont je dispose. Ecriture, calligraphie, gymnastique. J’ai pas fini de vous surprendre je crois. Je vais faire un nouveau somme, ça fait passer le temps. Au cas où cette expérience a une fin, ça m’en rapprochera rapidement.

Je me suis réveillé difficilement. Je sais plus quoi écrire… Ma main est fatigué d’écrire, mon cerveau épuisé à force de réfléchir. Vous avez gagné, je suis anéanti. J’en peux plus, je suis trop fatigué. C’est bon, j’ai eu mon compte vous croyez pas ? Même si c’est une nouvelle forme d’emprisonnement je crois que j’ai eu ma dose, même pour le plus horrible des crimes. D’ailleurs, qu’est-ce que j’ai fait ?
J’ai compris. C’est clair, c’est simple, fallait y penser. Pourquoi chercher des raisons ? Voilà ma situation : quelqu’un ou quelque chose m’a enfermé, pour l’éternité. C’est tout. Même pas besoin de savoir pourquoi. Que ce soit un acte gratuit ou pas, je m’en fous. J’y suis, j’y reste. Je vais crever de faim ou de soif dans mon cube. Point barre. D’ailleurs je sens que ça va pas tarder. J’écris plus dans votre cahier de merde.



faible… Je suis…gorge sèche…de l’eau…. Je… mourir… Mon Dieu…
Mais non hé je déconne, tout va bien ! Je vous ai bien eus hein ! Vous avez cru que j’allais clamser, là, dans l’instant, et que j’écrivais mes dernières pensées, ce que je regrettais, mon testament et tout, non mais n’importe quoi. Je me sens un peu faible mais ya pas de quoi appeler un médecin. Ah je suis pas prêt de mourir, vous allez encore me supporter un bout de temps et j’ai bien envie de vous raconter des tonnes de conneries juste pour que vous vous fassiez chier aussi un petit peu, histoire de savoir exactement ce que je ressens. Je vais coucher sur le papier des trucs abominables, des trucs qu’on peut même pas se dire à soi-même, vous allez avoir du gore, des trucs dégueulasses et les membres de vos familles seront les personnages principaux de mes histoires où je vais briser trois tabous par paragraphe. Ouais, ça va être crade et méchant, vous avez bien une sœur, une mère, un père que je vais me faire une joie de massacrer dans un scénario d’inceste ou de zoophilie. Je vais crever avec un stylo en main alors autant que je me défoule tout de suite, que je vous crache à la gueule. En fait, j’avais pas réalisé mais je suis complètement libre et personne va venir me faire chier. Vive la liberté d’expression ! Je vais en profiter pour me mettre au racisme tiens et puis tiens et puis.. Je vais insulter personnellement chaque habitant de ce monde pourri ! Les chefs en premier, c’est eux les responsables, je vais vous donner mon avis sur la question. Les gouvernements, tous des pourris ! La religion, parlons-en de la religion ! Le pouvoir, le fric, c’est tout ce qui les branche comme tout le monde d’ailleurs… Je vais diffamer à tout va, je vais enfin pouvoir dire ô combien je hais la plupart des gens de cette planète. Je n’ai plus peur de le dire maintenant, vous tous, vous me faites horreur, vous me dégoûtez. Si je pouvais je vous flinguerais un à un pour nettoyer toute cette merde que vous représentez. Vous me faites chier. (j’ai le bras fatigué, j’en profite pour dormir à nouveau)

Un moment. Je relis mon dernier paragraphe…
Mon Dieu. Je crois que j’ai pété un plomb. Je… Je m’excuse… Je ne sais même pas qui va me lire. Vous n’êtes peut-être même pas les personnes qui m’ont enfermé ici, vous n’avez peut-être strictement rien à voir dans cette histoire. Vous pourriez même être d’une autre planète. Tout est possible. Je ne sais pas. Désolé en tout cas, pour ce petit écart mais ça va mieux à présent. Je pense à l’air libre, frais. Je pense à la montagne et au soleil. Je suis prêt à mourir dignement maintenant. Je vais me laisser mourir sans écrire de conneries dans ce cahier. Mourir tranquillement, calmement, paisiblement. »

- Vous pouvez sortir du SLC Monsieur
- De qu… de quoi… du quoi ?
- Vous n’avez pas faim et vous n’êtes pas en train de mourir, Monsieur, ce sont simplement des ondes cérébrales envoyées à votre cortex
- Comment ça ? Où suis-je ?
- Ne vous inquiétez pas, les réponses vont venir. Respirez calmement… SLC signifie Simulateur de Lieu Clos.
- A quoi ça sert… Je ne sens plus mes jambes !
- Ne vous inquiétez pas, vous allez retrouver tous vos sens en quelques instants. Le SLC crée une réalité virtuelle qui vous transporte dans un cube. La vue et l’ouïe sont des sens que l’on peut manipuler facilement. Il en est tout autre pour le toucher, l’odorat et le goût. Pour ces deux derniers, nous possédons la synthèse de quelques éléments uniquement comme l’urine que nous avons utilisé dans ce test. Pour le toucher, nous n’avons qu’une onde cérébrale en stock : le toucher d’une surface dure. Celle-là même qui formait les parois de votre cube. Et puis bien sûr nous avons les tous nouveaux algorithmes comme la fatigue et la faim qui fonctionnent remarquablement bien.
- Je comprends… A peu près. Mais c’était un test… Un test pour quoi, j’ai du mal à me souvenir…
- Mais pour votre embauche au sein de notre société ! Votre entretien avec moi va bientôt vous revenir ; notre compagnie ne recherche que des éléments parfaitement calmes et résistants aux situations de stress. A ce propos, voilà l’autorisation signée de votre main pour subir le test du SLC… Juste au cas où vous nous porteriez préjudice après cette expérience quelque peu… désagréable.
- Je vois oui… J’étais bon ?
- Parfait ! Certains résistent moins à la soif et finissent par boire leur urine à même le sol
- …
- Enfin bref ! Tout cela est terminé, c’est maintenant du…
- Comment… Pourquoi avais-je un stylo et un bloc-notes ?
- Eh bien… Le système nous permet d’irradier votre cerveau mais nous ne pouvons pas encore recevoir les ondes cérébrales que vous émettez. C’est donc une petite astuce pour suivre vos pensées…
- Ca te porterait préjudice si je te mettais mon point dans ton nez, là, maintenant ?
- Pardon Monsieur ?
- Tu l’as fait le SLC, toi, pauvre con ? Tu réalises pas qu’on se souvient de l’expérience ou quoi ?
- Si mais Monsieur, c’est un système très fiable qui permet…
- Non mais j’en ai rien à foutre ! T’as raison, il a raison ton simulateur quand je voulais insulter et bousiller la famille des pauvres cons qui m’avaient placé là-dedans. T’as dû te marrer à ce moment-là, hein ! T’as dû te foutre de ma gueule et avant moi, des centaines d’autres. Rentre dans ton SLC à la con !
- Mais Monsieur, vous avez signé, regardez !
- Mais toi ! Et toi ! T’as droit à une partie gratuite, rentre là-dedans où je m’énerve  pour de bon !
- Ecoutez, s’il vous plaît, ne faites pas ça.
- Voilà, installe-toi confortablement. Ne crie pas s’il te plaît. Faut appuyer sur ENTER c’est tout ? Ok, ben c’est parti. Moi je rentre chez moi. Essaie de pas bouffer ta merde quand même, tout ça doit être enregistré quelque part.

« Où suis-je… Bon Dieu, qu’est-ce que je fais là-dedans… Je ne me rappelle plus qui m’a mis là-dedans, ni pourquoi… Oh Mon Dieu, c’est une prison ou quoi…Je vais attendre un moment…

Toujours rien.
- Héo !
Personne ne répond. J’ai ce cahier et ce stylo, j’ai commencé machinalement à écrire tous les événements… Mais je n’ai plus envie d’écrire maintenant, j’ai envie de sortir.

Quoique… Si ma sortie n’est pas pour tout de suite…
Je suis dans un cube. Un cube d’environ deux mètre-cubes. Je peux me lever, m’accroupir ou m’asseoir mais pas me coucher. Ca fait un moment que je suis dans ce cube. J’ai perdu la notion du temps. Je ne suis vêtu que d’un pyjama. Je n’ai pas de montre, dommage.
Vous commencez à comprendre ? »

J.

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