Demi-Soldat

Dix mecs dans la brume froide du matin. Sacs de sport, mines grises, ils attendent le bus. On a l’air de tristes cons emprisonnés par la ville morne et inconnue. La ligne 7 nous conduit au Centre de Sélection 8 qui se trouve aux abords de la ville. Nous sommes les futures jeunes recrues et devons passer les tests d’aptitude au service militaire dû à la nation. Ah ben si c’est la nation qui demande…
A la descente de l’autocar, des nuages gris et tenaces nous crachent une bruine infâme sur le visage. Un jeune soldat arrive et nous accueille par une fouille comme chez les taulards. « Suivez la ligne jaune ». Il pourrait dire s’il vous plaît ce rustre…
D’abord, nous avons droit à un test écrit, des cases à cocher. Je regarde l’instrument qui m’est donné pour écrire : un moignon de crayon à la mine atrophiée. Le budget de la Défense est réduit, c’est vrai. Je réponds Non à une multitude de questions, je ne crois pas que ce soit bon signe…
Puis ça continue par un film de propagande qui n’est pas projeté alors on se casse. Vient ensuite le pissodrôme comme je l’appelle. Dans une salle toute carrelée, une vingtaine de mecs pissent en même temps ; ça fait un sacré bruit. Ca m’a bloqué d’ailleurs. « Buvez cinq gobelets d’eau ». No problemo, mec.
Je continue de faire toutes les « activités » que nous proposent le centre pour nous divertir. J’entends bien, je vois bien, pas de problème de poids ni de taille. On dirait que je suis parfait pour devenir tueur légitime au service de la nation.
Je finis par retourner au pissodrôme, tout seul cette fois-ci. Ca va mieux.
Puis vient la cabine 23 pour moi. Je me déshabille presque entièrement Je sors de la cabine et à ma grande surprise, il y a une femme dans l’uniforme qui m’accueille. Apparemment, la seule de ce camp de vacances rempli de testostérone. La silhouette svelte, elle porte des talons qui claquent sur le parquet, une jupe camouflage et ses cheveux sont attachés en un chignon très strict. Elle commence à m’ausculter. Mais c’est pas tout. Elle veut voir la totale. Alors je lui sors mon bulbe. Juste le temps d’imaginer le nombre de bites qu’elle avait vu défiler et j’ai pu remballer le matériel.
Vers Midi, un homme sec et trapu m’interpelle dans le hall qui sépare les tests physiques des tests psychologiques.
- « Vous avez mangé ?
- Non, réponds-je.
- Allez manger. »
Je m’exécute car cette phrase à l’impératif tenait moins de la proposition ou du conseil que de l’ordre. A la cantine, je regarde la viande à travers la vitre. J’hésite entre le morceau d’espion russe ou le foie de néo-nazi.
J’ai eu du mal avec les test psychologiques. Imaginez un jeu vidéo qui n’en finit plus avec hélas beaucoup plus que trois parties avant le game over. Et tout cela se « joue » dans une cabine en plastique où on atteint vite les 35° degrés. Vraiment un jeu de cons. Pour finir, deux gradés me demande dans quel domaine je souhaiterais effectuer mon service. Ils écoutent mais ne notent rien. Se paieraient-ils ma gueule ?
A la fin de la journée, résultat des courses : APTE. C’est bien ma veine. En attendant que la ligne 7 nous ramène à la gare, une bande de trouffions embarquée dans un camion nous interpellent en criant des insanités comme une bande d’orangs-outans shootés à la mescaline. Mais le soleil est revenu. Alors qu’importe.

J.

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