Pascual prend un tournant

Cela faisait une bonne trentaine d’années que Monsieur Pascual travaillait dans la boîte. Moi, avec cinq ans d’ancienneté, j’étais considéré comme le petit jeune de l’équipe de développement. Nous étions six à faire marcher l’affaire dont un chef d’entreprise particulièrement énergique qui ne faisait que travailler et oubliait toute idée de vie privée. Notre boîte de conception de logiciels marchait très bien et les contrats affluaient.
Ce matin-là, j’étais arrivé de bonne heure mais quelqu’un m’avait déjà précédé. Pascual avait su évoluer avec le temps. Le vieux bougre suivait la technologie de très près et il connaissait l’informatique depuis ses débuts à nos jours. Ce matin-là, je le vis taper rapidement face à son petit portable. Les clacs des petites touches faisaient un clapotis presque liquide. Je m’approchai lentement de lui, il ne m’offrait que son dos à regarder. Je lui mis la main sur l’épaule et lorsqu’il se retourna, j’eus la frayeur de ma vie. C’était Pascual, là, assis sur son siège pivotant mais il avait de grands yeux rouges et un regard fou. Sa main se saisit de la mienne sur son épaule et il serra jusqu’à ce que ses veines apparaissent sur son cou. Sa bouche se déforma en un rictus inhumain alors que je restais plongé dans ses yeux, gros globes exorbités et qui lui donnait l’air furieux d’une bête enragée.

Je retire. Pascual n’avait pas su évoluer. Il avait pété un plomb parce qu’il a trop fait d’informatique. Il était devenu fou parce qu’il a passé son temps le nez dans les programmes, à déboguer  des milliers de lignes de code. Il n’avait pas supporter ça trente ans et honnêtement c’est impossible pour tout homme normalement constitué. Ces yeux rouges là, c’était à cause des radiations des écrans d’ordinateur. Les ondes électro-magnétiques et sûrement d’autres moins connues l’avaient rongé de l’intérieur, lui avait brûlé la rétine sans même qu’il s’en aperçoive. La nuit dernière ou ce matin, la tumeur avait atteint une partie sensible de son cerveau et avait provoqué des dégâts irréversibles. Il était devenu complètement fou !
Alors qu’il me broyait tout doucement la main, je tombai à la renverse. Lorsqu’il se leva, je pus voir brièvement que sur son écran étaient écrits des symboles dans tous les sens ; il avait écrit n’importe quoi, n’importe où, des pages et des pages de caractères sans queue ni tête. De ses dents à moitié déchaussées, s’échappa un filet de salive et il émit un son ressemblant au bâillement bruyant d’un singe malade qui s’est levé du mauvais pied. En fait il essayait de me dire quelque chose et après de maints efforts, il y arriva :
- Hôôôôpital… Hôôôpital… Hôpital… Hôpital !
Il ne cessait de répéter ce mot. Pendant qu’il essayait de me faire comprendre ce qu’il voulait, je vis que ses mains étaient animés de spasmes importants. J’ai pensé que l’informatique et Alzheimer n’étaient peut être pas « compatibles » du tout. Vraisemblablement, cet homme cherchait de l’aide. Ne sachant trop quoi faire (l’hôpital est à 20 km), je téléphonai au SAMU en essayant avec grand peine de leur décrire la situation rapidement. Après avoir raccroché le téléphone, j’entendis une porte claquer. Lorsque je me retournai, Pascual avait disparu.
J’ouvris la porte d’entrée et vis un spectacle pitoyable. Le vieux étaient allongé par terre sur le ventre et tentait de descendre les escaliers en rampant et en s’aidant des barreaux pour progresser. « Pauvre gars » ai-je pensé à cet instant.
- Monsieur Pascual ! J’ai appelé les secours, ils vont être là d’un instant à l’autre !
- Hôôôôpitaaaal !
- Oui, ils vont vous y emmener, ils vont vous soigner. Alors vous feriez mieux de rester ici !
- Hôôôôpital !

Bon sang la journée démarrait vraiment bien. J’avais pitié de ce monsieur qui aurait pu être mon père. Devenir gâteux du jour au lendemain, c’est le cauchemar ultime. N’ayant plus toutes ses facultés mentales, le vieux pensait sans doute aller à l’hôpital par ses propres moyens. Je décidai d’aller le soulever et de remettre son corps flasque dans les bureaux. Je descendis les quelques marches puis saisis Pascual par les aisselles. Celui-ci se retourna avec une rapidité étonnante et me griffa la joue. Abasourdi, je me projetai en  arrière pour me protéger. Du sang recouvrait l’intégralité de ma joue et tâchait déjà mes vêtements. Non mais depuis quand ne s’était-il pas coupé les ongles ?
Finalement je vis que ce n’était pas des ongles mais des griffes qui m’avaient entaillé la joue. Cinq griffes plantées sur une main qui ressemblait de moins en moins à une main et de plus en plus à une patte velue. A ce moment-là, tous les films et les bouquins que j’avais lus sur le sujet me revinrent à l’esprit. Cet informaticien se transformait effectivement en loup-garou ! Il fallait que je prévienne les secours que la maladie avait évolué et qu’il faudrait peut être un matériel plus proche du fusil de chasse que de la seringue…. Mais attendez un instant. Vont-ils gober mon histoire ? Il me semble que non. Et d’ailleurs, moi là, je raconte quoi, n’importe quoi. Les loup-garous, c’est de la légende, du film d’horreur bon marché, des trucs pour effrayer des scouts un soir autour d’un feu de bois. Je vais retourner dans l’escalier pour voir si ce que j’ai vu est réel. J’ai une imagination débordante et hier soir, j’avoue avoir fumé un peu d’herbe et avoir mangé quelques champignons en forme de clefs qui ouvrent les portes de la perception. Mais bon, je ne pensais pas que l’effet durait aussi longtemps.
Alors que je tournais la poignée de la porte d’entrée, j’entendis en bas des escaliers un cri long et aigu qui résonna dans mes oreilles et fit vibrer mes tympans jusqu’à la douleur. Je me précipitai alors dans l’escalier et vis Simone la secrétaire face à un Jean Marais extrêmement plus hideux et menaçant que dans La belle et la bête. Simone, la trentaine était plutôt jolie. Mais à cet instant même, la peur et le surprise avaient conjointement déformé son visage tandis que sa vessie devenait incontrôlable et macula le paillasson. A peine avais-je vu Simone, que Pascual, transformé en une bête humaine poilue de la tête aux pieds plongea ses crocs dans le cou de la pauvre secrétaire. Avec ses griffes devenues énormes, il déchira son abdomen et plongea son horrible museau dans les entrailles emmêlées de Simone. Son sang épais et noir fût projeté sur toute la baie vitrée de l’entrée en bas du bâtiment. Je rentrai vite fait dans le bureau et fermai à clé en retenant un hoquet de dégoût grâce à ma main pressée sur ma bouche. J’étais vraiment dans un mauvais film d’horreur pour ados ou quoi… Qu’est-ce qu’il se passe là ! Merde. Je ne peux pas croire à cette merde. Un informaticien qui se transforme en loup-garou et massacre du personnel ! Merde ! Pascual était tout sauf grabataire à cet instant. Un déchirement bruyant m’arracha à mes pensées. La porte venait d’être fendue en trois endroits. Trois griffures verticales d’environ un  mètre ouvraient une dangereuse brèche. Puis une autre série en travers de la première. Je marchais à reculon vers je ne sais quelle direction, une porte de sortie imaginaire. Il fallait que je m’en aille. La porte en bois contre-plaqué allait tenir environ cinq minutes à l’assaut de la bête qui émettait de terribles grognements de chien fou, mêlés à des gargouillis de bave et des bruits de succion des intestins de la secrétaire. Comment se terminent ces séries Z de nouveau ? Ah oui, soit le personnage est un figurant et il meurt dans des souffrances sophistiquées, soit c’est le héros et il tue le monstre. Putain, je suis le héros ou un figurant. Peut-être que j’ai le droit de choisir. Qu’est-ce qu’on a comme arme ici à part une cafetière et des disquettes ? Les secours pourraient arriver maintenant. La porte commençait à partir en lambeaux, je voyais les touffes de poils qui s’agitaient derrière la porte zébrée. Il fallait faire quelque chose… Me réveiller par exemple pour en finir avec cet horrible cauchemar. Ca arrive souvent que l’on intègre des personnes réelles à ses rêves. C’est comme cette serveuse que j’avais vu l’autre jour. Elle portait une jupe trop blanche pour ne pas être transparente. Ce qui trahissait sa coquetterie échancrée et bordeaux. Eh bien le soir même, cette même serveuse me surprenait dans ma douche et commença à me laver minutieusement, un air de malice dans son sourire mutin. Ca y est ! La porte est complètement défoncée, je suis acculé au fond du bureau. A vingt mètres, je vois la bête se remettre sur ses quatre pattes et qui semble reprendre son souffle. Toujours aucune trace de la belle ! Pascual avait perdu ses jambes flageolantes mais avait gagné deux jambons musclés qui lui procuraient certainement une vélocité décuplée. Si j’étais croyant, j’aurais fait une prière ou deux. J’imagine déjà mon corps nu et déchiqueté, couvert d’hématomes et de zébrures bleues et noires ; je me vois déjà sur un tiroir de la morgue avec le médecin légiste qui ne cache pas son dégoût malgré tout ce qu’il a déjà pu voir comme cadavres pas frais.
Finalement ce qui s’est passé n’était pas inattendu. La bête se leva sur ses deux pattes de derrière alors que je détournais la tête pour ne pas assister à ma propre mort. Deux paires de gigantesques griffes me transpercèrent le thorax sur toute sa longueur. Je sentis tous mes organes les uns après les autres se disloquer et sortir de leur emplacement. Toutes mes côtes furent brisées. Mais à peine sentais-je la douleur insupportable que ma vision se troubla et que mes sens m’abandonnèrent. Ma dernière vision fût une abominable gueule de loup, armée de crocs sanglants, qui dévorait la chair de mon ventre.
Comment pourrais-je raconter cette histoire si je suis mort ? Eh bien sans doute cette histoire n’est en vérité qu’une suite de délires plus ou moins inspirés d’un auteur qui s’ennuie et qui se trouve en manque de chutes.

Pascual s'enfuit ensuite dans la nature...

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