Retour aux nouvelles





La lumière de l'ascenceur leur donne une teinte bleutée de vivants surgelés.
Passé six heure, les gens deviennent flous, moins parfaits, moins lisses. Les poils soigneusement rasés ont repoussés, le parfum s'est dissous dans un brouillard de nicotine, le frais des habits s'est envolé, le maquillage n'est plus qu'un lointain souvenir. Le grain de la peau semble être altéré par la fatigue, le regard se fait plus lourd sous les cernes naissants. Même les mots deviennent plus pesants, sans parvenir pour autant à s'enfoncer dans le magma d'une conversation normale. Les âmes sont engluées, obsédées par la promesse plus ou moins consciente de quelques heures de sommeil.
La porte en métal grince, comme si elle aussi regrettait de fonctionner à une heure pareille.

Dehors il fait froid comme il ne peut faire froid que quelques heures avant le lever du jour. Les rares passants dans la rue sont encore assommés de leur nuit, venant juste d'émerger du cocon de leur couette. Titubant sur le bord du trottoir, regardant l'apprenti boulanger cadenasser son vélo devant la boutique, eux savent qu'ils n'appartiennent pas à cette race là. Pendant que tous ces lèves-tôts gambadaient dans leurs vertes prairies oniriques, eux étaient éveillés, souriants, conscients, à écouter de la musique ou à vider un dixième verre.
C'est vrai qu'à six heure tout le monde est fatigué. Mais il y a un fossé impossible à combler entre ceux qui ont dormi et ceux qui vont dormir. Un check-point Charlie infranchissable. Ici s'arrête la solidarité humaine.

Des nuages de buées irréels s'échappent de leur bouche. Que faire ? Où aller ? Comment prolonger encore un peu cette nuit qui ne doit pas fnir ? Quel prétexte trouver pour ne pas se séparer, ne pas partir chacun de son côté et laisser l'autre seul au monde ?
Les idées qui se forment dans les vapeurs de la somnolence cristalisent au contact de l'air du petit matin. Aller ailleurs, n'importe où, dans un endroit où ils pourront retrouver d'autres fous, d'autres décalés de la nuit. Ne pas rester là, à ce coin de rue, en sachant que toute décision trop tardive ne les mènera qu'à partir chacun de leur côté.
Le ciel parfaitement noir maintient l'illusion que le matin ne viendra pas. Six heure, c'est encore la nuit. Et il leur semble bien que celle-ci n'a pas tout donné.
Ils se décident ensemble et se trouvent heureux d'être à nouveau d'accord. Petit bonheur.

Plongée dans le flou obscur des voyages de nuit, des décalages horaires, des étrangers en transit. Tout est sale sous les néons. Des corps affalés sur des sacs, les cliquetis des panneaux indicateur, un éclat de voix, un courant d'air. Un peu plus loin résonnent les crissement des rails malmenés par les wagons, les RER chargés de travailleurs pendulaires et habitués. Une femme en tailleur allume sa première cigarette de la journée sans s'arrêter de faire résonner ses talons. Un couple de rastas endormi contre le distributeur de billets se laisse renifler par le chien curieux d'un monsieur comme il faut. L'horloge veille sur ce beau monde, lumineuse et incontournable, pour que chacun puisse se remettre à l'heure après un long trajet à essayer de se reposer en position assise.
Ils se sont dirigés vers le vendeur de croissants, de café, de chaleur. Ils sont allé s'asseoir près des radiateurs, à côté des guichets, indifférents aux personnes pressées attendant leur tour en petites files d'homo sapiens bien dressés. Ils se sont assis par terre et ont profité de ces quelques instants de vide, d'absurdité. Rien ne le poussait à venir ici, si ce n'est le désir de partager encore une petite heure, de coller ce petit morceau inclassable à un vie régulière.
Malgré la fatigue ils parlent un peu en mangeant leurs petits pains. Ils rient simplement, pour rien. Ils s'amusent de l'idée d'être là, en vie, après une nuit blanche. Personne, pas même eux, n'aurait pu dire qu'elle finirait comme ça. C'est drôle, parce que c'est presque émouvant, parce que ça n'engage à rien mais que c'est déjà beaucoup. Alors de leur voix fêlée par l'alcool, par le froid, par le temps, ils rient doucement. Ensemble.

Et puis la fatigue gagne. Et puis le jour se lève. Et quand ils ressortent le ciel est gris lumineux, une aube pluvieuse. Sur le chemin du retour, plus froid encore que celui qui les menait vers la gare, les lampadaires s'éteignent tous ensemble. Les rues se remplissent sans hâte. Les gens, comme eux, frissonnent.
Mais sous la grimace qu'ils affichent face au vent hostile, ils ont gardé un fossile de sourire impossible à effacer.

Sur le coin de trottoir, leurs au revoirs n'en sont plus vraiment. Quelque chose d'impalpable s'est tendu entre eux, même s'ils ont décidé de ne pas le voir pour pouvoir continuer à jouer. Un regard leur a suffit pour se mettre d'accord.
C'est vers le sommeil qu'à présent ils se dirigent, s'éloignant l'un de l'autre. Vers l'inconscience d'où pourra naître le souvenir.

Il fait jour.

(Dimanche 14 Novembre 99)