J’étais dans la VR depuis plus d’une journée quand je me suis rendu compte qu’il y avait un bug. Tout avait pourtant très bien commencé, la connexion ayant été faites à la maison par BOSS durant mon sommeil. La transition a été parfaite entre la RL et la VR. Quand je me suis réveillé je n’ai aucunement été surpris de me retrouver sous une énorme couette de plumes, dans une chambre d’hôtel en bois de pin, quelque part au fin fond de l’Europe Centrale. La soubrette qui vint m’apporter le café au lit était blonde et fraîche à souhait, et elle portait une de ses lourde robe d’une époque indéfinissable mais qui sont aujourd’hui tellement folklorique. Je ne fus pas non plus surpris en me levant de me voir vertu moi-même d’une longue chemise en drap aux innombrables boutons et de porter sur la tête un bonnet de coton ridicule.
La simulation était bien entendu parfaite, puisque directement neuronale - contrairement aux programmes de Réalité Partielle - et la situation me semblait sur le coup parfaitement normale. Il m’était impossible de m’imaginer ailleurs, comme par exemple dans mon squat de la RL, les yeux révulsés, les mains agités de spasme, la bouche entrouverte, la tête auréolés de câbles divers plongeant dans mon cortex. J’avais oublié jusqu’à l’existence des holos, des maglevs, des cartunivs et de la soulfood. Je n’étais plus un informaticien travaillant dix heures par nuits dans son studio de NewCaracas. J’étais quelque part dans Carpates, il y a deux siècles. J’étais un représentant immobilier anglais, venu spécialement en Roumanie pour affaire. Ma mission était de parvenir à vendre à un noble local extrêmement casanier une jolie propriété dans la banlieue de Londres...
Je n’avais aucun moyen de savoir que j’étais en VR, pour moi la situation paraissait tout ce qu’il y a de plus réel, et il m’aurait fallu être sévèrement névrosé pour croire que ce n’était qu’une simulation informatique. Je n’avais pas encore programmé le module de distanciation - légalement nécessaire à la mise sur le marché de la moindre VR - et j’étais en phase test : 48h de connexion pour explorer les limites de la machine en connexion débridée. BOSS était un modèle expérimental, et le programme était d’un tout nouveau type, basé entièrement sur des routines aléatoires. Un générateur d’univers totalement imprévisible, mais maintenu dans la cohérence par de nombreux facteurs obligatoires. Grâce à ce soft, BOSS pouvait travailler tout seul à la conception de nouveaux mondes pendant ses phases de ‘sommeil’. Je savais qu’il avait accès à des banques de données littéraire, mais j’ignorais qu’il en avait fait usage. Et je pense que si j’avais su quel était son livre favori, j’aurais sans pris plus de précaution avant de plonger.
Tout se déroula à peu près normalement pendant la première journée. J’arrivai au château du comte Dracula dans le milieu de l’après-midi, et il me fit un accueil aussi chaleureux que le personnage le permettait. La bâtisse était immense, glacée et déserte, mais malgré l’ambiance un peu oppressante (et le fait que mon hôte ne touche pas aux plats qu’il me servait) le souper fut excellent. Ce n’est qu’en allant me coucher que je repérais - sans comprendre bien sûr - les premières failles dans la simulation. Sous mon lit, en rangeant mes chaussures, je vis quelque chose bouger. Je me penchai pour mieux voir, et aussitôt un lapin en redingote jaillit de l’obscurité en hurlant ‘je suis en retard, je suis en retard’.
BOSS avait perdu le fil de ses pensée. La VR glissait lentement et je n’avais aucun contrôle dessus, ni aucun moyen de comprendre que ce n’était pas la réalité. Avec le recul tout fait sens, mais sur le coup je ne pouvais pas comprendre ce que venait faire ce lapin anthropomorphe dans le château de mon client transylvanien. Et ce n’était que le début. Quelques heures plus tard je fus réveillé par le bruit du vent et de la mer : par la fenêtre je vis l’océan déchaîné qui montait presque jusqu’aux pieds du château. Les montagnes avaient disparues et à la place s’étendait la mer à perte de vue. A quelques centaines de mètres du château, un gros baleinier poursuivait une énorme forme blanche qui de temps en temps émergeait de l’eau avant de replonger. Ne pouvant me résoudre à prendre cette vision pour un rêve, je décidai d’aller réveiller mon hôte. Mais de l’autre côté de la porte de ma chambre le corridor avait changé d’aspect : ce n’était plus un couloir de vieilles pierres mais une coursive métallique éclairée par des lampes à pétroles. Des vieilles bibliothèques et des cartes de fonds sous-marins étaient boulonnées aux murs. Impossible de retrouver l’escalier pour sortir du château.
Ce qui suivi est plus que confus dans mon esprit. D’après ma notion du temps extrêmement perturbée par cette expérience, je suis resté dans la VR une trentaine d’heure avant que mon cerveau ne déconnecte. Je pense que sur ces trente heures, j’en ai passé au moins cinq dans le délire littéraire de ma machine. Je me suis fait, dans le plus grand désordre ‘Voyage au bout de la nuit’, ‘Peter Pan’, ‘Faust’, ‘Hiroshima, mon amour’, ‘Macbeth’, ‘Lorenzaccio’, ‘Nils Holgerson’, ‘Le seigneur des anneaux’, ‘Manon Lescaut’ et ‘La forêt des renards pendus’. Même si toutes les situations devenaient absurdes, BOSS continuait de respecter les routines restrictives (gravité, lumières, possibilités de mouvement, couleurs, etc.) Cela devint nettement moins évident quand il attaqua ‘La Bible’.
Je me suis brusquement retrouvé écartelé à l’infini à travers le Néant, et je pouvais sentir vibrer en moi chacune des choses que je n’avais pas encore crée, toutes choses qui pourtant existaient en mon sein depuis toujours et pour l’éternité. Je me suis senti vibrer d’une énergie incompréhensible, je me suis senti envahi du Pur Amour, capable d’accomplir absolument n’importe quoi, et j’ai su que ce pouvoir n’était qu’une infime partie de Moi. J’ai créé la terre en sept jours, j’ai détruit l’humanité un instant après pour ne sauver qu’un patriarche et sa famille, j’ai détruit les ennemis du peuple que j’avais élu, j’ai fondé une dynastie humaine, un empire, je me suis inventé des anges, je me suis créé un fils. Je me suis même imaginé un presque égal dont la vocation aurait été de faire le Mal. Et puis j’ai cligné des yeux et tout à disparu. Ensuite j’ai tout recommencé, encore et encore. Je me suis fait goutte de rosée parce que je m’ennuyais, je me suis fait amibe, je me suis fait vent tiède. J’ai réécrit le contenu de la bibliothèque d’Alexandrie, j’ai inventé des nouvelles langues, j’ai créé des nouvelles races vivantes. Je suis devenu la couleur verte, la lettre K, le fa dièse. J’ai été la jalousie, le verre de trop, l’anneau de poussière autours de Saturne, l’acte manqué, la pensée fugace. Et puis n’en pouvant plus, je suis mort et j’ai ressuscité un nombre incalculable de fois.  Enfin, quand physiquement je fus incapable d’en supporter plus, je suis sorti de la VR.
La première chose que j’ai faite une fois de retour dans la réalité ça a été de débrancher BOSS. J’ai à peine hésité avant de lui mettre un coup de clef à molette dans la carte mère. Je ne pouvais pas supporter de devoir ma divinité à une bête machine. Et la preuve que je lui étais supérieur c’est qu’un seul coup à suffit.
Depuis j’essaye en vain de réinitialiser mon cerveau. Ce n’était qu’un simple bug après tout. Mais je doute qu’un coup de clef à molette suffise : c’est très difficile d’oublier qu’on a été Dieu.
L.
(18 août 1999 a.D.)

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