Elle ne parlait vraiment pas beaucoup, mais elle avait une jolie voix. Une voix profonde, presque sombre, une voix au débit lent, comme si chaque mot prenait le temps de résonner en elle avant de s'échapper. En la regardant, il se demandait comment ce miracle était possible, comment les sons pouvaient trouver l'espace nécessaire à leur métamorphose dans une personne si menue.

Il l'avait rencontré en fin d'après-midi. Les montagnes émergeaient dans l'air d'automne pour la première fois de la journée, enfin débarrassée des brumes et des strates d'air chaud, roses contre le ciel clair. Le vent fraîchissait en dévalant la vallée du Rhône, les ombres commençaient à s'allonger aux pieds des vieux murs de pierre, un calme nouveau semblait régner alentours. Il avait posé son sac au bord de la fontaine. Sur la margelle moisissaient des bacs entiers de fleurs insipides, soutenus par des structures en fer rouillé.
C'est elle qui l'avait repéré la première, mais elle n'avait pas bougé. Elle était resté devant son verre de vin, les yeux vagues. Elle avait juste prit dans son petit sac un paquet de tabac et des feuilles à rouler. Elle avait à peine jeté un oeil dans sa direction.
Lui s'était avachi contre son sac, assis au milieu de la place et du glouglou étranglé de la bonde de la fontaine. Il se laissait aller à la lassitude apportée par la fin de la journée. Ce matin, il avait déplacé des baquets de raisin pour un agriculteur en échange d'un copieux repas et d'une bouteille de Clairette. Il avait dû ensuite marcher plusieurs heures sous le soleil pour revenir à une départementale et de là il avait fait du stop un moment avant de trouver quelqu'un qui accepte de le prendre. La voiture qui s'était arrêtée n'allait pas dans la direction souhaitée, mais il était monté quand même. Et il s'était retrouvé là, dans cette petite ville au pied du Vercors, à fouiller ses poches en laissant ses jambes et son dos frémir de soulagement. Quand il mit enfin la main dessus, il réalisa son paquet de cigarette était vide.

Le clocher avait sonné onze heures quand ils avaient entamés la troisième bouteille. Ils avaient dévalisé la cave coopérative locale, et quand il avait fallu payer, il avait proposer de venir travailler pour eux le lendemain. Elle n'avait rien dit et s'était contenté de tendre un billet au viticulteur.
Il faisait assez froid dans la remise. Après le repas, offert par une troupe de scouts, ils avaient cherché un endroit où passer la nuit. Ils avaient descendu la route vers la vallée, un bouteille ouverte à la main pour se réchauffer et se tenir compagnie. Ils avaient fait le mur quand ils avaient aperçu le manoir et ils s'étaient réfugiés dans la cabane à outil qui n'était pas fermée. Ils avaient eu un peu peur qu'il y ait des chiens, mais tout était silencieux et les lieux semblaient déserts.
Il avait sorti son sac de couchage et des trognons de bougies. Ils s'étaient assis, en silence. Il n'avait pas vraiment envie de la forcer à parler. Cela faisait trois semaines qu'il était sur la route, et il était très las de faire la conversation à des gens qu'il ne connaissait pas. Il y avait quelque chose de magique en elle qui lui forçait le respect. C'était vraiment la première fois qu'un truc comme ça lui arrivait.
Elle n'avait pas de sac de couchage, très peu d'affaires de rechange, juste un peu d'argent. Elle aussi elle était sur la route, pas besoin de le lui entendre dire pour qu'il le sache. Elle portait dans les yeux cet éclat qui ne vient qu'à ceux qui ont abandonné leur passé derrière eux et qui courent au hasard pour essayer de se fuir.
Les bougies dansèrent une partie de la nuit, transformant dans leurs secousses les râteaux et les pioches en crêtes déchiquetées de massifs fabuleux. Ils s'étaient allongé par terre, dans l'odeur de poussière. Il faisait assez froid, ils pouvaient entendre les bourrasques dehors faire grincer les arbres.
Ils s'étaient endormis, l'un contre l'autre pour se tenir au chaud. Ils avaient fini la bouteille de Clairette.

Quand il s'était réveillé, il était couché sur le plancher. Dans l'air flottait comme une odeur de brûlé. Il avait émergé lentement, et s'était mis en position assise au prix de grands efforts. La remise semblait bien plus petite que la veille dans la lumière des bougies. Il faisait très froid, un léger brouillard gris saturait l'air, toutes ses affaires étaient humides. Il essuya la buée du cadran de sa montre. Un peu plus de huit heures. Il frissonna.
Elle se retourna dans son sommeil. Pendant la nuit elle s'était un peu écartée de lui. Elle était maintenant entortillée dans le sac de couchage et de là où il était il ne pouvait voir que son crâne, quelques cheveux à l'air ensommeillé, quelque centimètres carrés de nuque. En essayant de ne pas faire grincer la porte, il se glissa dans le parc.

L'herbe était pleine de rosée et lui chatouillait les pieds. Le soleil s'était tiré à grand-peine de derrière les montagnes et se glissait à présent entre les branches des marronniers pour réchauffer la terre.
C'était le début de l'automne.

(Septembre 1998)

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