
Je suis entrain de me vider, lentement. Je sens que tout contenu m'abandonne, par à coups, en douceur. Je suis entrain de redevenir aérien. Chaque bulle que j'expire vient me caresser le visage dans sa course vers la surface. Mes yeux sont fermés pour ne plus voir à quelle profondeur je suis descendu, pour me permettre de croire que le soleil ne peut déjà plus briller jusque là. Je me sens tomber, irrémédiablement, entraîné par le poids de toutes ces années accumulées, de toutes ces choses qui tourbillonnent dans ma tête. Je suis entrain de me vider. Quand je n'aurais plus d'air du tout dans les poumons, j'atteindrais ma vitesse de descente optimale. Ce sera une lente accélération jusqu'au point où je ne tiendrais plus, où je voudrais faire demi-tour. Mais il sera trop tard pour remonter et, comme un poisson échoué sur le rivage, j'ouvrirais grand la bouche et les yeux pour tenter de reprendre mon souffle. J'aspirerais une grande goulée d'eau salée et je deviendrais océan à mon tour... Je suis entrain de finir me vider. De toutes petites gouttes me chatouillent encore le menton, la dernière s'attarde à la racine de mes cheveux. Ca y est, je n'ai plus de lest à lâcher. Je peux m'en aller pour de bon au gré des vents marins.
Le silence succède maintenant à la symphonie des bulles. Il n'y a plus qu'une masse en chute libre, encore ralentie par les contingences du monde matériel, par les pressions contraires d'Archimède. Plus pour longtemps. Je sens l'eau dessiner les contours de mon corps, j'imagine ma silhouette noire en ombre chinoise sur le noir des fonds marins. Comme un piquet que l'on fiche en terre, je m'enfonce dans l'obscurité et le froid.
Je suis maintenant perméable au chant des profondeurs. Le silence qui règne ici n'en est pas un. C'est au contraire une cacophonie de sons ténus, un orchestre presque inaudible de grondements, des cris, de souffles, de vibrations. Le froid s'accentue tandis que je continue de descendre, accompagné par cette étrange sourdine. Mon crâne se fait douloureux et mes membres s'engourdissent. Je ne suis plus sûr d'avoir la force de bouger. A présent je dois longer une parois rocheuse. De grandes algues flasques me lissent au passage, un poisson fait glisser son armure froide contre mon dos. Tout cela m'est bien égal. Je descend.
Cette fois il fait vraiment très froid. Je commence à avoir peur. Les choeurs de l'océan me souhaitent la bienvenue en son sein ténébreux. Je ne peux plus faire demi-tour et pourtant... De l'air ! J'ai besoin d'air ! Je me débats, je m'agite, je rouvre les yeux, je me tords sur moi même ou plutôt j'essaye de tordre les milliers de tonnes d'eau qui pèsent sur ma tête. Et je la vois. Vaguement, dans le roulement des timbales qui veulent m'attirer vers les abîmes, je la vois, la surface. Jamais je ne pourrais l'atteindre. Je tends les bras pour essayer d'agripper ce rond de soleil, je m'étire de tous mes muscles, de tous mes os, de toute ma peau. Je sens que je me déchire.
Je sors la tête de l'eau. La baignoire s'est beaucoup refroidie. L'eau trouble est encore agitée de vaguelettes mousseuses. Le tapis de bain est détrempé et une grande flaque joue la mer intérieure sur le carrelage.
Juste le temps de constater les dégâts et j'inspire de nouveau à pleins poumons. Je replonge.
(Septembre 1998)
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