Narf 11
Je suis sorti de la clinique depuis à peine une heure et je suis assis à la table de la cuisine, la tête entre les mains, à regarder le fond de la brique de lait baver sur la toile cirée. Raph entre en sautillant, uniquement vêtu d'un caleçon floral et d'une paire de charentaises en peau de léopard synthétique.
- Qu'as-tu fait, toi que voilà, pleurant sans cesse ? Qu'as-tu fait, toi que voilà, de ta jeunesse ?
Je vous présente rapidement le personnage : Raph est mon colloc. Créatif talentueux et sans aucun doute futur designer de génie, il assume à lui tout seul la crédibilité financière du foyer. En plus d'être amateur de jolies phrases, c'est un homosexuel notoire, ce qui a tendance à me disqualifier auprès de mes potentielles conquêtes féminines ('viens chez moi, j'habite chez un homo').
Je décide de garder un moment ma pose de vieille pleureuse pour ne pas lui gâcher son plaisir.
- Arrête un peu de citer Cabrel, et apprends-moi de bonnes nouvelles, s'il t'en reste en stock.
- Ouh, toi tu me ferais un petite crise post-médicale que ça m'étonnerait pas. Qu'est-ce qui t'arrive ? Ils t'ont fait une ablation totale du sens esthétique ?
- Tu parles...
- Ben quoi ? C'était pas sympa comme expérience ? Tu t'es pas amusé comme un petit fou ?
- Peut-être que gober pleins de médocs sans étiquettes et se faire enfoncer des sondes dans le cul c'est tendance à la Gay Pride, mais moi j'aurais franchement préféré éviter ça.
- Ha. Haha. Me fais pas rire comme ça, je risque de déchirer les surpiqûres de mon nouveau lifting (lâche-t-il avec son air de croque-mort sous Prozac qu'il prend quand il veut me faire de la peine). T'as palpé, au moins ?
- Un peu plus de trois mille. Mais en contrepartie ils m'ont recommandé de ne pas conduire de véhicule, de pas piloter de machine pendant quelques jours, de pas manger gras, de pas trop regarder la télé et de ne surtout pas faire quoi que ce soit de dangereux. Tu penses que voter à droite c'est considéré comme médicalement dangereux ?
- En tout cas c'est foutu pour ta demi-finale de championnat du monde de saut à l'élastique.
- Non, non, je le leur ai demandé. La secrétaire médicale m'a répondu que ça risquait rien. On est super bien assuré, tu sais.
Comme vous l'avez sans doute remarqué, Raph adore se foutre de moi. Je tiens à préciser pour les lecteurs qui ne me connaîtrait pas que je suis aussi sportif qu'un koala mort et que le saut à l'élastique tient lieu chez moi plus du fantasme récurrent que du réel désir de me retrouver suspendu la tête en bas à cinquante mètres au dessus du vide.
- Grouille-toi d'encaisser le chèque, t'as ta part de loyer des huit dernier mois à me rembourser. Avant l'août, foi d'animal, intérêt et principal.
- Sir yes sir... (suit un soupir emphatique destiné à le faire culpabiliser, si une telle chose est du domaine du possible) A part ça ? Quoi de neuf ?
- Voyons voir. Une vingtaines de femmes lascives et consentantes ont téléphonées pour toi. Elles sont folles de ton corps et veulent te voir au plus tôt. A mon avis tu devrais leur filer des numéros d'ordre, sinon tu t'en sortiras jamais.
Raph fait ici allusion à l'un des grand drames de ma vie. J'ai la sale manie de tomber systématiquement amoureux de toutes les filles avec lesquelles je couche, ainsi que - pour mon malheur - d'un très grand nombre avec lesquelles je ne coucherai jamais. Ce jeune homme a ma foi bien peu de respect pour la violence des sentiments qui m'animent.
- Dis-moi Raph, je t'ai pas déjà dit de fermer ta gueule ?
- Si, mais c'était il y a longtemps, je croyais qu'il y avait prescription.
- Désolé, mais tu replonges... Rien de neuf dans le courrier ?
Il disparaît le temps de me chercher une liasse de lettres administratives. J'écrème un peu, balance la pub, ouvre les lettres de l'ANPE pour voir si il y a du taf, étudie distraitement les propositions des boîtes d'interim ('cherche animateur qualifié déguisé en pingouin pour transporter des sacs de ciment de nuit, un véhicule de couleur voyante serait le bienvenu'), déplie bien tous les papiers dès fois que quelqu'un aurait eu le bon goût de m'envoyer des thunes.
- Raph !
- Quoi encore ? (sa voix me parvient de la salle de bain où il s'est éclipsé pour terminer son épilation du torse à la cire chaude)
- Ecoute ça et dis-moi ce que t'en pense. 'Nous avons eu accès à votre curriculum vitae par l'intermédiaire de l'entreprise de travail intérimaire où vous officiiez (mon Dieu, c'est quoi ce verbe ?) en septembre. Nous sommes à la recherche d'une personne ayant votre profil pour un travail à durée indéterminée très bien rémunéré. N'étant pas exclu que cet emploi vous amène à voyager à l'étranger, les qualités requises sont avant tout la flexibilité, la maîtrise des langues étrangères et le goût de l'aventure. Merci de nous téléphoner au plus vite'.
Raph reparaît, le poitrail glabre, et me regarde regarder la lettre.
- Ahou, c'est plus que génial. Il faut gratter où pour voir si on a gagné le voyage à Tahiti ?
- Je sais que ça a l'air bizarre, mais ça vaut peut-être le coup d'essayer. Ca peut pas être pire que faire cobaye pour un labo pharmaceutique, si ?
- Si. Mais c'est pas ça qui va t'arrêter de toute façon, et vu l'argent que tu me dois je vais pas t'empêcher de tenter ta chance. Même dans les mines d'uranium en Sibérie.
- Si c'est ça le boulot j'ai aucune chance, je parle pas un mot de russe.
- T'auras qu'à parler, ça te feras des vacances.
Je me lève pour attraper le téléphone sans fil suspendu dans l'entrée. Le chargeur émet un drôle de grésillement quand je décroche.
- C'est normal ce bruit ?
- Ouais, c'est pour te rappeler que c'est ton tour de payer la facture.
- Tu te fous de moi ?
- Bien sûr. Ca veut juste dire que l'appareil est presque flingué. Heureusement qu'avec ta paye d'aventurier tu vas pouvoir nous en racheter un.
- Couché Raph, je suis en ligne.
- Je vieux bien le même modèle en kaki, si tu le trouves !
Je cours aux chiottes me mettre à l'abris de son terrorisme verbal dans la quiétude du jasmin Wizard.
Ca sonne dans le vide quatre ou cinq fois avant que Vivaldi ne décroche, avec son fameux Concerto pour Répondeur. J'avais parié sur le Printemps, c'est l'Hiver, je ferais avec. Je consacre ces quelques instants de baroque à prier pour le repos de l'âme du malheureux compositeur vénitien.
- Allô ? (voix moitié cannelle moitié sirop d'érable de la standardiste professionnelle)
- Oui, bonjour. Mon nom est Philippe Fréchard, je rappelle suite au courrier qui m'a été adressé.
- Oui. (ça traîne dans le i, aux frontières de l'interrogative)
- J'aurais aimé savoir ce qu'il en était de cette histoire de travail. (... et si je pouvais vous inviter à dîner ce soir)
- Ah, je vois. J'ai justement votre fiche sous les yeux. Vous êtes le nouvel employé de Monsieur Pognet.
- ...
- Il vous attend cet après-midi à son domicile, vers quatorze heure. Vous avez de quoi noter ?
- Je, oui, euh, vous êtes sûr que...
Elle me laisse pas le temps de finir. Je suis obligé de griffonner l'adresse sur le cahier de mots croisés posé à côté du trône. Encore une grille qui ne sera jamais terminée.
- Allez, au revoir Monsieur. (je suis sûr que sa voix ferait un très bon défibrillateur d'urgence)
- Au revoir Mademois...
Ô, sombre abîme du signal sonore marquant la fin de la communication !
A suivre...
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