Il fait nuit maintenant, le vent venant de la mer commence à fraîchir. La plupart des baigneurs et des adeptes du soleil ont quitté la plage pour se réfugier dans l’asile illusoire d’un club branché ou d’une moustiquaire d’hôtel chic. Seuls s’attardent encore un groupe de très jeunes gens venus pour s’enivrer, et un couple d’amoureux que rien ne semble atteindre et qui marche à pas lent de la mer vers la lumière. Il n’y a que les vagues qui semblent ne pas avoir compris que le soleil était parti et avec lui les flots de crème solaire, de bière, de musique, de vie. Elles continuent de se glisser régulièrement contre le sable beige, faisant tourner quelques rares sacs en plastique dans le flux et le reflux de l’eau tiède. Il fait nuit sur Miami Beach.
Derrière, à quelques centaines de mètres, la vie nocturne de la fausse ville a pris le relais. Les boîtes ouvrent, les unes après les autres, des gens attendent sur les trottoirs en petites files désordonnées. On parle plus fort, pour faire croire qu’on vit le moment le plus intense de la journée. Certains sont assis à même le sol en bras de chemise à profiter du peu de fraîcheur que l’obscurité peut amener. Sous les éclairages artificiels, les bronzages approximatifs ressemblent à d’étranges maladies de peau. Chacun a eu soin de s’habiller le plus court possible, quand on n’est pas simplement restés en maillot, afin de mieux pouvoir réaliser que chaque seconde de cette vie est une seconde de vacance. Des voitures décapotées passent un peu trop vite sur le boulevard, laissant planer derrière elles trois accords d’une musique dissonante et une odeur virile d’after-shave et de sueur.
Entre la plage et le boulevard, un petit terre plain herbu marque un no man’s land tacite entre la vie du jour et la vie de la nuit. Une douche publique goutte encore dans sa vasque en béton ensablée, témoin du passage des foules venues quelques heures plus tôt se débarrasser de l’odeur du sel et du soleil. Une sandale d’enfant en gélatine rose imite une improbable méduse, échouée dans les herbes courtes artificiellement plantées pour mieux camper la frontière. Les derniers lampadaires éclairent encore les ponts de bois et une toute petite frange de sable. Après il ne faut se fier qu’aux étoiles, aux lumières des immeubles roses et bleus de style guimauve, au bruit de la mer et aux bruits de la ville.

Il lui a fallu quatre tentatives pour réussir à allumer approximativement une cigarette ; le vent est rétif. Il fixe l’horizon, barrière noire et grise. Sur sa droite un grand navire s’avance, très lentement, plein de petites lampes. C’est sans doute l’un de ces monstre blanc, l’un de ces paquebot de luxe comme on en fabrique encore quelques uns, infiniment plus esthétiques que les mastodontes du début du siècle mais toujours aussi plein de suffisance et de fausses réjouissances, apportées par les excès indécents d’une certaine classe de la société. Ca fait comme une constellation qui se déplacerait sans hâte entre la mer et le ciel, comme si on avait décroché toutes les étoiles de tous les hôtels de luxe pour les épingler sur le dos d’une baleine bienveillante. Et malgré tout ce qu’il voudrait croire, c’est vraiment beau.
Il essaye de faire abstraction des glapissements des jeunes qu’il entend par intermittence. En se retournant il constate que le couple vient de passer les dunes et est sur le point de disparaître dans le chaos urbain qui s’étend au-delà. La robe de la fille fait comme une tache de lune, rapidement éclipsée. Il essaye de ne pas y prêter attention. Il essaye de se concentrer sur le faible souffle du soir sur sa peau et le bruit hypnotique de l’océan éternel. Qu’est il venu chercher ici, en définitive ? Que voulait-il voir ? Que voulait-il se prouver ?
Ses tentatives pour se souvenir ne lui ramène que des traces, que quelques images et quelques sons. Rien de concret, rien d’absolu, rien finalement à quoi il pourrait se raccrocher. Il arrive à se revoir à l’aéroport, il ressent à nouveau la froide détermination qui le guidait et la puissance qui l’habitait alors. Il avait prit la décision de ne pas réfléchir, de faire enfin quelque chose, même si c’était pour détruire. Il avait tenté d’accomplir l’acte le plus désintéressé du monde, un acte qui n’aurait engagé personne - pas même lui , un acte totalement impersonnel auquel il n’aurait jamais songé en temps normal. Il avait cherché à se démontrer quelque chose, il avait voulu faire ce que personne n’aurait attendu de lui. Il s’était trompé lui-même, en définitive.
Une chose est sûr, il l’aimait, il l’aimait plus que tout au monde.

Les étoiles le regardent, la mer lui répond, la nuit - enfin - l’accuse : tu l’aimes toujours. Pourquoi s’acharner à penser à l’imparfait ?
La nature qu’il recherchait ne veut déjà plus s’effacer, et de toute sa puissance intemporelle le force à se rendre à l’évidence. Il n’a jamais cessé de l’aimer. Jamais. Pas une seule seconde, pas un seul instant. Même quand sa puissante détermination le guidait vers son désir cynique, même dans l’avion qui décollait de la piste et le détachait de sa vie. Même lors de cette fuite, qui n’était pourtant pas un acte d’amour.
Il ne lui a rien expliqué. Il a fait comme si de rien n’était. Il pourrait se dire aujourd’hui qu’il l’a fait parce qu’il avait peur. Il pourrait s’accuser de lâcheté, il pourrait faire amendement et demander pardon à tout le monde d’avoir été aussi imprévoyant. Il pourrait prétendre avoir été saisi d’un accès de folie temporaire. Mais la plage et l’immensité de l’obscurité ne se laisserait pas tromper par de faux aveux. Il le sait, au fond de lui. Il avait voulu prouver qu’il était libre, que rien ne le retenait, que rien ne pouvait l’empêcher de faire ce qu’il voulait, pas même elle. Surtout pas elle. Alors il était parti comme ça, sans prévenir personne, en fixant ses pensées sur un objectif concret, sur un lieu géographique, un point sur une carte.
Que faisait-il ici ? Pourquoi s’être abandonné ? Comment réparer l’irréparable, comment justifier l’incompréhensible ? Comment lutter contre la clairvoyance du réel ? Il se sentait si faible, si peu disposé à assumer sa défense dans ce procès de sa vie. Elle était là, bien sûr, présente dans ses pensée, mais désormais presque éteinte, presque un souvenir déjà. Elle brillait vaguement, de sa pâleur de mourante dans la chambre aseptisée qu’il lui avait réservé au plus sombre de son cerveau, et il la regardait mourir par manque de soin, par manque de patience. Parce qu’un beau jour, pour prouver que rien ne pouvait l’enchaîner, il s’était laissé tomber, il l’avait oubliée. Un court instant. Beaucoup trop longtemps.

C’est juste une nuit à Miami Beach, juste une nuit sur cette terre. A quelques dizaines de mètres, le petit groupe d’amis continue de boire le whisky bon marché, continue de rire par éclats. Ca fait longtemps qu’ils ne font plus attention à l’homme qui était allongé dans le sable et qui avait été une source de commentaires sarcastiques rapidement épuisée. Ils n’ont pas remarqué que l’homme n’est plus vraiment là.
Quand ils partiront en titubant et en se donnant des bourrades dans le dos d’ici quelques heures, ils passeront sans prêter attention près du petit tas d’habits abandonnés. Un petit tas que le vent, la mer, le sable, se chargeront de faire disparaître lentement, sans arrière-pensée.

Léo

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