Il lui a fallu quatre tentatives pour réussir à allumer
approximativement une cigarette ; le vent est rétif. Il fixe l’horizon,
barrière noire et grise. Sur sa droite un grand navire s’avance,
très lentement, plein de petites lampes. C’est sans doute l’un de
ces monstre blanc, l’un de ces paquebot de luxe comme on en fabrique encore
quelques uns, infiniment plus esthétiques que les mastodontes du
début du siècle mais toujours aussi plein de suffisance et
de fausses réjouissances, apportées par les excès
indécents d’une certaine classe de la société. Ca
fait comme une constellation qui se déplacerait sans hâte
entre la mer et le ciel, comme si on avait décroché toutes
les étoiles de tous les hôtels de luxe pour les épingler
sur le dos d’une baleine bienveillante. Et malgré tout ce qu’il
voudrait croire, c’est vraiment beau.
Il essaye de faire abstraction des glapissements des jeunes qu’il entend
par intermittence. En se retournant il constate que le couple vient de
passer les dunes et est sur le point de disparaître dans le chaos
urbain qui s’étend au-delà. La robe de la fille fait comme
une tache de lune, rapidement éclipsée. Il essaye de ne pas
y prêter attention. Il essaye de se concentrer sur le faible souffle
du soir sur sa peau et le bruit hypnotique de l’océan éternel.
Qu’est il venu chercher ici, en définitive ? Que voulait-il voir
? Que voulait-il se prouver ?
Ses tentatives pour se souvenir ne lui ramène que des traces,
que quelques images et quelques sons. Rien de concret, rien d’absolu, rien
finalement à quoi il pourrait se raccrocher. Il arrive à
se revoir à l’aéroport, il ressent à nouveau la froide
détermination qui le guidait et la puissance qui l’habitait alors.
Il avait prit la décision de ne pas réfléchir, de
faire enfin quelque chose, même si c’était pour détruire.
Il avait tenté d’accomplir l’acte le plus désintéressé
du monde, un acte qui n’aurait engagé personne - pas même
lui , un acte totalement impersonnel auquel il n’aurait jamais songé
en temps normal. Il avait cherché à se démontrer quelque
chose, il avait voulu faire ce que personne n’aurait attendu de lui. Il
s’était trompé lui-même, en définitive.
Une chose est sûr, il l’aimait, il l’aimait plus que tout au
monde.
Les étoiles le regardent, la mer lui répond, la nuit -
enfin - l’accuse : tu l’aimes toujours. Pourquoi s’acharner à penser
à l’imparfait ?
La nature qu’il recherchait ne veut déjà plus s’effacer,
et de toute sa puissance intemporelle le force à se rendre à
l’évidence. Il n’a jamais cessé de l’aimer. Jamais. Pas une
seule seconde, pas un seul instant. Même quand sa puissante détermination
le guidait vers son désir cynique, même dans l’avion qui décollait
de la piste et le détachait de sa vie. Même lors de cette
fuite, qui n’était pourtant pas un acte d’amour.
Il ne lui a rien expliqué. Il a fait comme si de rien n’était.
Il pourrait se dire aujourd’hui qu’il l’a fait parce qu’il avait peur.
Il pourrait s’accuser de lâcheté, il pourrait faire amendement
et demander pardon à tout le monde d’avoir été aussi
imprévoyant. Il pourrait prétendre avoir été
saisi d’un accès de folie temporaire. Mais la plage et l’immensité
de l’obscurité ne se laisserait pas tromper par de faux aveux. Il
le sait, au fond de lui. Il avait voulu prouver qu’il était libre,
que rien ne le retenait, que rien ne pouvait l’empêcher de faire
ce qu’il voulait, pas même elle. Surtout pas elle. Alors il était
parti comme ça, sans prévenir personne, en fixant ses pensées
sur un objectif concret, sur un lieu géographique, un point sur
une carte.
Que faisait-il ici ? Pourquoi s’être abandonné ? Comment
réparer l’irréparable, comment justifier l’incompréhensible
? Comment lutter contre la clairvoyance du réel ? Il se sentait
si faible, si peu disposé à assumer sa défense dans
ce procès de sa vie. Elle était là, bien sûr,
présente dans ses pensée, mais désormais presque éteinte,
presque un souvenir déjà. Elle brillait vaguement, de sa
pâleur de mourante dans la chambre aseptisée qu’il lui avait
réservé au plus sombre de son cerveau, et il la regardait
mourir par manque de soin, par manque de patience. Parce qu’un beau jour,
pour prouver que rien ne pouvait l’enchaîner, il s’était laissé
tomber, il l’avait oubliée. Un court instant. Beaucoup trop longtemps.
C’est juste une nuit à Miami Beach, juste une nuit sur cette
terre. A quelques dizaines de mètres, le petit groupe d’amis continue
de boire le whisky bon marché, continue de rire par éclats.
Ca fait longtemps qu’ils ne font plus attention à l’homme qui était
allongé dans le sable et qui avait été une source
de commentaires sarcastiques rapidement épuisée. Ils n’ont
pas remarqué que l’homme n’est plus vraiment là.
Quand ils partiront en titubant et en se donnant des bourrades dans
le dos d’ici quelques heures, ils passeront sans prêter attention
près du petit tas d’habits abandonnés. Un petit tas que le
vent, la mer, le sable, se chargeront de faire disparaître lentement,
sans arrière-pensée.