‘Au commencement, Dieu créa le Ciel et la Terre’.
Les bras écarté, crucifié contre le ciel, le regard tourné vers les abîmes, il m’attendait. Il avait tenu à courir sur les cent derniers mètres de dénivelé, faisant dégringoler des petites avalanches de cailloux à chacun de ses bonds, trébuchant et soulevant des nuages de poussière jaune.
‘Alors ?... Qu’es ce que tu en dis ?...’
C’était bien plus qu’une question. Ses yeux fous me fixait tandis que je tentais vainement de reprendre haleine. Le promontoire rocheux ne faisait pas trois mètres de large et les mains sur les genoux, cassé en deux, j’inspirais bruyamment, le regard fixé au sol, juste entre mes deux chaussures explosées par les trois jours de marche. Ma tête tournait encore un peu, mes yeux brûlait, et l’air des hauteurs faisait comme un coussin froid dans mes poumons. J’ai finalement réussi à m’effondrer sur mon sac à dos à moitié vide et, sentant encore le sol vibrer sous moi, j’ai ouvert les yeux et je me suis plongé dans le paysage. Je me suis plongé sans précipitation dans la contemplation de ce pourquoi nous étions venu jusqu’ici.

Droit devant nous se dressait des crêtes montagneuses aussi nues et aussi arides que celles que nous avions montée, comme un second rempart, derrière lequel on devinait des plateaux et des traces éparses de végétation. Entre les deux, entre nous et les montagnes, il n’y avait rien. Absolument rien. Un immense vide, infranchissable, insondable. En me déplaçant un peu vers le bord du précipice je pus en apprécier la profondeur : il y avait un ruisseau qui coulait, un fleuve peut-être, une petite forêt d’épineux, des taches de roches clairs, des traces de sentiers qui était pareilles à de minuscules égratignures. Les tourments des rochers faisaient des cascades pétrifiées aux détails innombrables, des sculptures incompréhensibles, tellement gigantesques que l’œil n’arrivait pas à les appréhender et que la contemplation du moindre détail semblait pouvoir se prolonger à l’infini. Mais surtout, ce qui frappait le spectateur et terrifiait l’esprit, c’était cet absence, ce vaste trou dans lequel on s’imaginait pouvoir chuter à l’infini sans que rien ne freine la descente. Le fond du ravin, à moitié dissimulé par les ombres des falaises était aussi lointain à mes yeux que les champs du paradis. Aussi incroyablement inaccessible.
Au dessus du vide, encore plus mystérieux peut-être, se hissait le vide du ciel dans lequel dérivait sans hâte de monstrueux nuages. Sans doutes étaient-ils eux aussi gagnés par ce désir de grandeur et ne pouvait se contenter du calibre médiocre des nuages des plaines. C’était écrasant même de regarder en arrière, de voir le chemin que nous avions accompli depuis le terminal de cette petite ville perdu des hauteurs de l’Arizona. Le raidillon que nous venions de grimper était comme la dernière marche d’un podium surdimensionné sur lequel les chefs d’œuvres de la création pouvaient venir se mesurer à l’humiliante puissance de la nature.
Je ne pouvais regarder le gouffre trop longtemps, je ne pouvais résoudre mes yeux à rester fixé sur le vide. Un sentiment de malaise me prenait rapidement, comme un appel, comme un cri, qui semblait m’ordonner de me lever, d’avancer de trois pas et de sauter . Des petits frisson me couraient le dos malgré les rayons terribles du soleil et invariablement j’en revenais aux cailloux, à mes chaussures, à mon compagnon. Quelques secondes je retournais dans le monde réel et, une fois vaguement rassuré, comme un enfant hésitant à faire sa bêtise, je tournais à nouveau la tête pour affronter ce face à face avec le rien.

‘Il paraît qu’il y a longtemps, les indiens montaient ici quand ils sentaient la mort venir et qu’après une série de rituels magiques ils finissaient par se jeter dans le vide... Mais aucun corps n’a jamais été retrouvé en bas. Comme s’ils étaient directement rappelé dans le monde des esprits, avant même de toucher le sol’.
Il m’apparut encore plus fou que dans ce terminal de bus où je l’avais rencontré trois jours plus tôt. D’un âge indéfinissable, entre vingt en cinquante ans, les cheveux bruns très longs, la peau mate. Il aurait pu être à moitié natif, ou à moitié mexicain, ou à moitié n’importe quoi en fait. Il se faisait appeler Don Juan, prononcé à l’espagnole, et il m’avait semblé qu’il était conscient de la référence sous-jacente. En tout cas il avait joué son rôle de mentor à la perfection, me présentant cette marche dans la montagne comme une importante phase d’un vaste voyage initiatique. Comme la plupart de ces mystiques toxicomanes qui errent la nuit à travers ce pays, il lui arrivait de tenir des propos parfaitement incohérent pendant plusieurs heures avant de redevenir complètement lucide.
Il m’avait abordé alors que je m’apprêtais à redescendre sur Phoenix, en me parlant de mon aura et de son voyage au Mexique. Nous avions discuté, j’avais raté mon bus. Il m’avait alors emmené passer la nuit dans un grenier à foin en bordure de la ville, et nous avions pris du peyotl qu’il prétendait avoir été cherché lui même dans une vallée secrète du désert mexicain. Le lendemain nous commencions à grimper la montagne, comme dans un rêve, après avoir bourré mon sac de nourriture achetée à vil prix et en partie volée dans la ‘dernière station avant le désert’. La montée avait été longue, mais chaque pas paraissait exaltant, chaque nuit était plus belle que la précédente. Nous n’avions rencontré personne, mais la solitude ne nous pesait pas du tout car autour de nous les arbres, les animaux invisibles, les oiseaux, faisaient comme une présence silencieuse. Et enfin ce matin nous étions sorti des feuillages et nous avions terminé l’ascension à même la pierre, coincé entre le roc et le ciel sur une pente au dénivelé indécent, dressée là comme un tremplin de ski géant.
‘C’est une vraie histoire indienne, ou tu viens juste de l’inventer ?’
‘C’est une vraie histoire indienne... que je viens juste d’inventer’
Ses sourires avait quelque chose de terrifiant et quand il me regardait comme ça j’avais vraiment l’impression qu’il pouvait effectivement lire mon aura. Moi-même je croyais pouvoir deviner à quoi il pensait : ah, si seulement ça pouvait être vrai. Si seulement on pouvait se désintégrer comme ça, ici, maintenant. Disparaître. Tomber sans retenue pour l’éternité. Faire partie de tout cela, définitivement, devenir aussi immuable que les rochers, les nuages, les arbres. En fait je me demandais si il n’y croyait un peu lui-même, et si par ce biais il ne pouvait pas m’aider à y croire moi aussi.

Le soleil tournait dans le ciel, nous ne parlions plus. A la verticale au dessus de l’énorme balafre terrestre, il éclairait jusqu’au fond, il découpait chaque détail, la silhouette de chaque chose. Il me semblait sentir ce ravin vivre comme s’il s’agissait d’une partie de moi-même et dans l’air vibrant de chaleur, vibrant de possible, je me suis levé et je me suis approché du bord du gouffre. Il n’y avait que cinq centimètre de terre devant mes chaussures, et je pouvais librement regarder en bas sans ressentir le moindre vertige, sans le moindre obstacle pour intercepter mon regard. Je pouvais en fait regarder plus bas que je n’avais jamais regardé de ma vie, je pouvais voir des choses que mon cerveau n’arrivait plus à assimiler. Toute notion de distance était abolie ; il y avait aussi loin du fond du ravin à moi que de moi au soleil. J’étais au centre d’un équilibre trop subtil pour être explicable, et il m’aurait suffit de faire un bond en avant pour rester dans cet état de grâce pour l’éternité. Il m’aurait suffit d’une très faible impulsion musculaire, d’un très petit rien organique. Juste d’un pas, en fait.

Don Juan me prit par les épaules.

Nous sommes resté là encore un moment, et comme le soleil commençait à décliner, nous avons ramassé nos affaires. Puis, sans hâte, nous avons pris le chemin du retour, les yeux rivés au sol, un nouveau vide imprimé dans nos esprits.

Léo (14/05/99)

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