Droit devant nous se dressait des crêtes montagneuses aussi nues
et aussi arides que celles que nous avions montée, comme un second
rempart, derrière lequel on devinait des plateaux et des traces
éparses de végétation. Entre les deux, entre nous
et les montagnes, il n’y avait rien. Absolument rien. Un immense vide,
infranchissable, insondable. En me déplaçant un peu vers
le bord du précipice je pus en apprécier la profondeur :
il y avait un ruisseau qui coulait, un fleuve peut-être, une petite
forêt d’épineux, des taches de roches clairs, des traces de
sentiers qui était pareilles à de minuscules égratignures.
Les tourments des rochers faisaient des cascades pétrifiées
aux détails innombrables, des sculptures incompréhensibles,
tellement gigantesques que l’œil n’arrivait pas à les appréhender
et que la contemplation du moindre détail semblait pouvoir se prolonger
à l’infini. Mais surtout, ce qui frappait le spectateur et terrifiait
l’esprit, c’était cet absence, ce vaste trou dans lequel on s’imaginait
pouvoir chuter à l’infini sans que rien ne freine la descente. Le
fond du ravin, à moitié dissimulé par les ombres des
falaises était aussi lointain à mes yeux que les champs du
paradis. Aussi incroyablement inaccessible.
Au dessus du vide, encore plus mystérieux peut-être, se
hissait le vide du ciel dans lequel dérivait sans hâte de
monstrueux nuages. Sans doutes étaient-ils eux aussi gagnés
par ce désir de grandeur et ne pouvait se contenter du calibre médiocre
des nuages des plaines. C’était écrasant même de regarder
en arrière, de voir le chemin que nous avions accompli depuis le
terminal de cette petite ville perdu des hauteurs de l’Arizona. Le raidillon
que nous venions de grimper était comme la dernière marche
d’un podium surdimensionné sur lequel les chefs d’œuvres de la création
pouvaient venir se mesurer à l’humiliante puissance de la nature.
Je ne pouvais regarder le gouffre trop longtemps, je ne pouvais résoudre
mes yeux à rester fixé sur le vide. Un sentiment de malaise
me prenait rapidement, comme un appel, comme un cri, qui semblait m’ordonner
de me lever, d’avancer de trois pas et de sauter . Des petits frisson me
couraient le dos malgré les rayons terribles du soleil et invariablement
j’en revenais aux cailloux, à mes chaussures, à mon compagnon.
Quelques secondes je retournais dans le monde réel et, une fois
vaguement rassuré, comme un enfant hésitant à faire
sa bêtise, je tournais à nouveau la tête pour affronter
ce face à face avec le rien.
‘Il paraît qu’il y a longtemps, les indiens montaient ici quand
ils sentaient la mort venir et qu’après une série de rituels
magiques ils finissaient par se jeter dans le vide... Mais aucun corps
n’a jamais été retrouvé en bas. Comme s’ils étaient
directement rappelé dans le monde des esprits, avant même
de toucher le sol’.
Il m’apparut encore plus fou que dans ce terminal de bus où
je l’avais rencontré trois jours plus tôt. D’un âge
indéfinissable, entre vingt en cinquante ans, les cheveux bruns
très longs, la peau mate. Il aurait pu être à moitié
natif, ou à moitié mexicain, ou à moitié n’importe
quoi en fait. Il se faisait appeler Don Juan, prononcé à
l’espagnole, et il m’avait semblé qu’il était conscient de
la référence sous-jacente. En tout cas il avait joué
son rôle de mentor à la perfection, me présentant cette
marche dans la montagne comme une importante phase d’un vaste voyage initiatique.
Comme la plupart de ces mystiques toxicomanes qui errent la nuit à
travers ce pays, il lui arrivait de tenir des propos parfaitement incohérent
pendant plusieurs heures avant de redevenir complètement lucide.
Il m’avait abordé alors que je m’apprêtais à redescendre
sur Phoenix, en me parlant de mon aura et de son voyage au Mexique. Nous
avions discuté, j’avais raté mon bus. Il m’avait alors emmené
passer la nuit dans un grenier à foin en bordure de la ville, et
nous avions pris du peyotl qu’il prétendait avoir été
cherché lui même dans une vallée secrète du
désert mexicain. Le lendemain nous commencions à grimper
la montagne, comme dans un rêve, après avoir bourré
mon sac de nourriture achetée à vil prix et en partie volée
dans la ‘dernière station avant le désert’. La montée
avait été longue, mais chaque pas paraissait exaltant, chaque
nuit était plus belle que la précédente. Nous n’avions
rencontré personne, mais la solitude ne nous pesait pas du tout
car autour de nous les arbres, les animaux invisibles, les oiseaux, faisaient
comme une présence silencieuse. Et enfin ce matin nous étions
sorti des feuillages et nous avions terminé l’ascension à
même la pierre, coincé entre le roc et le ciel sur une pente
au dénivelé indécent, dressée là comme
un tremplin de ski géant.
‘C’est une vraie histoire indienne, ou tu viens juste de l’inventer
?’
‘C’est une vraie histoire indienne... que je viens juste d’inventer’
Ses sourires avait quelque chose de terrifiant et quand il me regardait
comme ça j’avais vraiment l’impression qu’il pouvait effectivement
lire mon aura. Moi-même je croyais pouvoir deviner à quoi
il pensait : ah, si seulement ça pouvait être vrai. Si seulement
on pouvait se désintégrer comme ça, ici, maintenant.
Disparaître. Tomber sans retenue pour l’éternité. Faire
partie de tout cela, définitivement, devenir aussi immuable que
les rochers, les nuages, les arbres. En fait je me demandais si il n’y
croyait un peu lui-même, et si par ce biais il ne pouvait pas m’aider
à y croire moi aussi.
Le soleil tournait dans le ciel, nous ne parlions plus. A la verticale au dessus de l’énorme balafre terrestre, il éclairait jusqu’au fond, il découpait chaque détail, la silhouette de chaque chose. Il me semblait sentir ce ravin vivre comme s’il s’agissait d’une partie de moi-même et dans l’air vibrant de chaleur, vibrant de possible, je me suis levé et je me suis approché du bord du gouffre. Il n’y avait que cinq centimètre de terre devant mes chaussures, et je pouvais librement regarder en bas sans ressentir le moindre vertige, sans le moindre obstacle pour intercepter mon regard. Je pouvais en fait regarder plus bas que je n’avais jamais regardé de ma vie, je pouvais voir des choses que mon cerveau n’arrivait plus à assimiler. Toute notion de distance était abolie ; il y avait aussi loin du fond du ravin à moi que de moi au soleil. J’étais au centre d’un équilibre trop subtil pour être explicable, et il m’aurait suffit de faire un bond en avant pour rester dans cet état de grâce pour l’éternité. Il m’aurait suffit d’une très faible impulsion musculaire, d’un très petit rien organique. Juste d’un pas, en fait.
Don Juan me prit par les épaules.
Nous sommes resté là encore un moment, et comme le soleil commençait à décliner, nous avons ramassé nos affaires. Puis, sans hâte, nous avons pris le chemin du retour, les yeux rivés au sol, un nouveau vide imprimé dans nos esprits.
Léo (14/05/99)