C'était un gars flou, aux contours mal définis.
Le genre de type qui porte comme un poids vingt ans de souvenirs pas nets.
Il m'avait tout de suite fait une drôle d'impression, quand je l'ai rencontré. Je savais qu'il pouvait être un ami pour moi, pas longtemps. Qu'il était pas construit pour durer, comme si à peine parti dans la course il était déjà essoufflé. J'ai tout de suite compris qu'il était du genre à s'arrêter sans prévenir, pour aller cueillir les fleurs qui poussent sur le bas côté, au risque de se faire faucher par la voiture balais. J'avais juste décidé de pas y prêter attention et je me suis forcé à oublier son immense fragilité.
J'ai presque été surpris le jour où il est parti. Presque.
C'était dans le parc qui s'étend derrière chez moi que je l'ai vu la première fois. 'Parc' n'est pas vraiment le bon mot d'ailleurs, plutôt un vague espace de nature, luttant - encore et toujours - contre l'envahisseur humain. Un peu de végétation coincée entre une voie de chemin de fer, une voie rapide, un lycée-usine et des blocs de presque HLM. Aménagée à la hâte autours d'une misérable rivière, avec une piste cyclable et quelques ouin-ouins pour amuser les gosses. J'y allais la nuit, traîner un peu au milieu des arbres et essayer de voir, dans le ciel teinté d'orange par les lumières de la ville, quelques étoiles qui me feraient me sentir moins seul.
Il était assis sur un banc face à la digue sur laquelle glissaient les trains, il rallumait son joint et chantait une drôle de chanson, à mi-voix. Je suis passé à quelques mètres, en essayant de me fondre dans l'obscurité pour pas le déranger. Je connaissais le prix de la tranquillité. 'Tu veux pas t'asseoir ?' il a juste dit, et c'était pas vraiment une question. Alors je me suis assis sans un mot. On a fumé presque tout le joint sans parler. De temps en temps il se remettait à fredonner.
Il s'appelait Octave. Huit notes. Un nom à être un personnage d'un film de Rohmer.
Je savais pas, quand il m'a dit son nom ce soir là, combien il était prédestiné.
Ce n'est que quelques semaine après, chez lui, qu'il m'a joué de la musique. Il avait une flûte à bec alto, en bois au verni écaillé, et il l'a sorti en me disant qu'il allait me montrer un truc. On avait pas mal bu et il avait un sourire aussi large que l'horizon un soir d'été quand il a dégainé son instrument. Je l'ai regardé en silence pendant qu'il jouait un air étrange, vaguement baroque, décousu et fluide comme un morceau de jazz. J'avais jamais rien entendu de semblable, c'était à la fois très étrange et terriblement à propos. Le morceau durait plus de dix minutes, avec des accélérations et des passages d'une lenteur presque exaspérante. Je voulais pas que ça s'arrête, j'avais l'impression qu'un message était caché derrière les sons. Quand il a eu fini il a juste posé son instrument par terre et attrapé son verre, comme indifférent à ce qu'il venait de faire. 'C'était quoi ?' que je lui ai demandé. 'J'en ai pas la moindre idée' qu'il a répondu. Il venait de jouer du serpent et la flûte gisait, hypnotisée, à ses pieds.
Je le voyais de temps en temps, comme par erreur, comme par accident. Parfois j'errais dans la rue pour profiter d'un coucher de soleil et je passais devant son immeuble. Si la fenêtre était ouverte je l'appelais et il m'invitait à monter. Parfois il passait chez moi à l'improviste. Je n'avais jamais l'impression qu'il dérangeait. On se croisait comme ça, plusieurs fois par semaine pendant un temps, puis plus du tout pendant six mois. On ne s'appelait pas, quand on se quittait on ne planifiait jamais notre prochaine rencontre.
Il ne parlait pas tellement, c'est d'ailleurs avec lui que j'ai appris à me taire. Son silence décourageait le monologue. Mais quand il était en verve - et ça lui arrivait de temps à autre, de manière inexpliquée - ses yeux pétillaient d'enthousiasme et il parlait sans pouvoir s'arrêter. Il parlait des petites choses comme si elles étaient grande, et ça n'avait pas besoin d'être important pour que ce soit magique à ses yeux. Un jour c'était les poissons qui génèrent de la lumière pour attirer leurs proies dans les fonds obscurs des océans, un autre c'était une fausse parabole chinoise incompréhensible qui le faisait rire doucement. Il aimait l'univers de manière naïve et se fascinait entre autre pour la physique, d'autant plus qu'il n'y comprenait rien. Un jour il m'a demandé d'où venaient les nuages. J'ai cru que je connaissais la réponse. Je m'étais trompé.
De lui il ne parlait jamais. J'avais cru comprendre qu'il était né très loin d'ici, peut-être bien dans un département d'outre-mer. Je l'imaginais débarquant ici depuis les ruelles froides de Saint Pierre-et-Miquelon. Il y avait un truc de coincé en lui, quelque chose qui le bloquait au niveau de son passé, et je voulais pas savoir quoi, en fait. C'était cette arrête dans sa mémoire qui l'empêchait parfois de parler et qui le rendait soudainement lointain, inaccessible. Dans ces moments là je le regardais avec anxiété, et je me souvenais qu'il fumait trop, qu'il buvait trop, qu'il ne travaillait pas et vivait de revenus mystérieux, qu'il ne faisait rien de ses journées. Tout de suite j'oubliais, exprès.
J'ai jamais essayé de le comprendre. C'est ce que j'ai réalisé une fois qu'il a été parti, en me disant que j'aurais sans doute dû chercher à savoir qui il était vraiment. Mais c'était plus facile pour moi de le voir comme ça, comme un petit morceau de vide qui se colle au patchwork du quotidien. Notre relation était pas prenante, quand il n'était pas là je pensais rarement à lui, je n'en parlais pas à mes autres amis et l'idée de les faire se rencontrer ne m'était jamais venue à l'esprit. Pourtant je le retrouvais chaque fois avec bonheur, le temps d'une soirée dehors à regarder les avions atterrir, ou le temps d'une partie de ce jeu de société africain qui se joue avec des graines d'arbres exotiques en guise de pions.
Un soir il est passé chez moi juste après le repas. J'étais entrain de bouquiner allongé sur mon lit, avec une clope qui se consumait toute seule dans le cendrier. Il avait l'air malade. La peau de son visage était presque grise, il portait des cernes violacés sous les yeux comme si c'était du maquillage. Mais tout son être rayonnait d'une curieuse énergie. Il s'est juste assis par terre au milieu de ma chambre, a commencé à rouler un joint en silence. Je le regardais faire et, presque malgré moi, j'ai vu les marques rouges au creux de son coude gauche. Je venais de comprendre qu'Octave s'injectait du rêve. Je pouvais difficilement dire que je m'en doutais pas.
Quand on a eu fini le joint, et que la nuit a commencé à grignoter même les ombres de ma chambre, il m'a demandé : 'Tu te souviens de quand j'ai joué de la flûte ?'. J'ai fais oui avec la tête. C'était la première fois qu'il évoquait le passé, notre passé. Il a enchaîné presque dans le même souffle. 'Je suis venu te dire au revoir. Je m'en vais'.
Il y a eu du silence sur du silence. Où ça ? que j'ai crié de toute mes forces, à l'intérieur de moi. En vrai je n'ai pas dit un mot. Il parlait tellement doucement.
'Je vais de l'autre côté'.
Les premiers mois, il m'a beaucoup manqué. Je ne m'étais pas rendu compte à quel point j'avais besoin de lui, à quel point ses silences m'étaient nécessaires. Je n'ai jamais connu qui que ce soit qui se taise aussi bien que lui. Quand j'allais sur le banc où je l'avais croisé cette première nuit, je pouvais sentir comme la tristesse de toutes les choses qui meurent à chaque instant dans l'univers, et c'était très dur à supporter. Le rien semblait beaucoup plus vide sans lui.
Et puis du temps a passé, parce que c'est son job à lui, et que c'est la seule chose qu'il sait faire. Alors j'ai vieilli et j'ai un peu oublié, tout doucement.
Il m'a semblé le revoir une fois, six mois après sa dernière visite. Je remontais à pieds une grande rue d'un vieux quartier de la ville, il devait être près de minuit. Je marchais vite parce qu'il pleuvait un peu et que j'avais hâte d'être de retour à la maison. Le dernier bus est passé à côté de moi en giclant des vagues d'eau sombre, comme un hydroglisseur égaré. A l'intérieur, dans la lumière orange, le nez collé contre la vitre, j'ai reconnu les traits de son visage. Le bus était déjà plus loin. Octave avait disparu avec lui dans les fonds de l'océan.
Il ne me reste aujourd'hui de ce personnage que quelques souvenirs, quelques bribes de musique. Pas assez pour reconstituer une partition. Huit notes, tout au plus.
(Dimanche 26 septembre 99)