Le Pont
Troisième jour, kilomètre 112.
Au levé du soleil nous avons découvert un pan de mur partiellement effondré. En se faisaint la courte échelle, nous avons pû voir à travers les fissures ce qui s'étendait au-delà du parapet. C'était un spectacle magnifique et déroutant. Je ne m'étais pas rendu compte que nous étions montés aussi haut. Très loin en dessous du pont, j'ai apperçu les dômes dorés et les bulbes de plus grands immeubles de la ville basse, émergeant dans les nuages de brume et de pollution. Le soleil, à peine au dessus l'horizon avait pris une teinte verdâtre et semblait transformer les courriers basse-altitude qui volaient au dessous de nous en minuscules insectes brillants. On pouvait aussi distinguer les reflets de l'eau des trois canaux, et Hans prétend même y avoir vu passer un Lev militaire... C'était comme dans les images d'archive qu'on nous montrait à l'école. Certains de plus vieux pleuraient de joie.
Une seule chose est sûr, nous avançons.
Quatrième jour kilomètre 201.
La journée a été longue et pénible. La voie a été encombrée toute la journée, et les grillages protecteurs étaient endommagés sur de larges portions. Dans les passages où le trottoir se faisait étroit ou percé, plusieurs enfants ont failli tomber. En nous comptant après avoir monté le camp ce soir nous avons réalisés que deux personnes manquaient à l'appel. Même les membres de leur propre famille n'ont pas proposé de faire demi-tour pour aller les chercher. Tout le monde n'a qu'une hâte : arriver de l'autre côté du pont. Il est peu probable qu'ils aient survécu de toute façon.
Si les plus jeunes et les plus âgés commencent à montrer des signes de fatigue manifestes, je ne peux pas dire que je sois moi-même en pleine forme. Les gaz d'échappement des véhicules qui roulent sur la voie et les journées de douze heures de marche commencent à sévèrement attaquer mes capacités physiques.
Les guides pensent que nous arriverons d'ici trois ou quatre jours.
Huitième jour, kilomètre 451.
Nous ne sommes plus qu'une trentaine. Nous avons dû tuer les guides quand nous avons réalisés qu'ils abusaient de notre crédulité et qu'ils n'avaient jamais passé le pont avant. Tout ce qu'ils nous ont raconté sur l'autre côté est sans doute faux, ils voulaient simplement nous amener au milieu de nulle part pour nous dépouiller. Ce n'est pas grave, de toute façon nous n'avons pas l'intention de faire demi-tour. Nous n'avons pas sacrifiés ce que nous avions de plus cher, nos biens, nos proches, pour abandonner maintenant. Même sans guide nous continuerons à avancer. De toute façon c'est toujours tout droit.
Le trottoir est redevenu plus large, le parapet sur notre droite est intact. Par contre il n'y a plus de grille protectrice, et il ne faut pas trop s'approcher du bord gauche si on ne veut pas tomber d'une vingtaine de mètres sur la voie de circulation. De temps à autres nous voyons encore des restes de feux et de campements dans des renflements du parapet. Nous ne sommes pas les premiers à venir ici.
Onzième jour, kilomètre 573.
Nous n'avons pas beaucoup avancés depuis la dernière étape : le pont est très endommagé. Nous avons été obligé de franchir d'immenses crevasses ouvertes dans le trottoir et trois d'entre nous sont tombés. Je soupçonne Hans d'avoir fait exprès de basculer dans le vide. Celà faisait plusieurs jours qu'il parlait d'abandonner et que je le forçais à continuer. Tant pis pour lui. Il ne verra jamais l'autre côté.
Nous avons posé des billes par terre hier soir et nous avons constaté avec plaisir qu'elles restaient immobiles, qu'elle ne roulaient plus vers là d'où nous venions. Celà veut dire que nous avons arrêté de monter et que nous sommes au sommet du pont. Nous allons commencer à redescendre. Dommage que le parapet soit si haut, j'aurais bien jeté un coup d'oeil à la vue.
J'ai dû abandonner ma deuxième chaussure. Elle ne me protégeait plus les pieds et faisait simplement un poids de plus à porter.
Quinzième jour, kilomètre 681.
Il ne reste que dix personne dans notre équipe. Nous avons laissé un groupe à deux journées de marche d'ici : une épidémie étrange s'est déclenchée et ils n'étaient plus en état de marcher.
Il y a quelques heures nous avons croisés deux personnes qui avançaient en sens inverse. Nous n'avons pas réussi à leur tirer un mot. Peut-être venaient-ils de l'autre côté.
Dix-septième jour, kilomètre 712.
Je suis seul. Le pont s'est arrêté. Il n'y a rien.
Juste moi sur le bord du trottoir, les pieds dans le vide. Tout le reste semble se fondre dans les nuages : la voie, les véhicules, le parapet. Mes compagnons sont tous revenus en arrière pour essayer de rejoindre notre point de départ. Pas moi.
Moi, je vais continuer à avancer.
(12 Août 99)
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