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Il portait des gants noirs et un pull à col roulé, un écharpe nouée trois fois autours du cou, un bonnet qui lui descendait en dessous des oreilles et au milieu du front. Même au plus chaud de l'été on ne voyait de lui que ses yeux, deux gouttes de platine fondues qui menaçaient à tout instant de lui dégouliner sur les joues. Il habitait en bas de chez moi, à cet étage fantôme qu'on appelle rez-de-jardin et qui est la dénomination politiquement correcte de 'cave aménagée'. Je ne suis allé chez lui qu'une seule fois en sa présence.

Dans son portefeuille en cuir orange défraîchi il y avait une collection de cartes d'hôtels écrites dans toutes les langues, une reproduction sur papier glacé d'un icône orthodoxe et six tickets de tac-o-tac gagnants représentant une somme globale de trois mille francs, sans compter le tirage. Ses papier d'identités auraient dû être refaits il y a des lustres et avaient pris la texture des objets oubliés dans une poche arrière de jeans après une lessive à cinquante degrés. Il portait un nom de famille d'europe de l'est, peut-être bien polonais. Il avait trente-six ans depuis le mois de mars.

Tout en pratiquant l'autopsie de cet objet éminemment personnel, je me demandais s'il l'avait égaré ou s'il l'avait simplement laissé traîner par terre près des boîtes aux lettres en espérant que quelqu'un le trouve. Je me demandais aussi ce qui se serait passé si quelqu'un d'autre que moi avait mis la main dessus, par exemple la jeune modiste qui habite au dessus, avec ses convictions politiques et son labrador.
J'essayais de les imaginer tous les deux, assis dans sa cuisine à attendre que l'eau du thé se mette à ronronner, elle fixant ses ongles chrysanthème fraîchement verni, lui contemplant l'extrémité effilochée de ses gants qu'il ne quittait jamais. J'ai abandonné mes spéculations après avoir vainement essayé de trouver un sujet de conversation qu'ils auraient pu avoir en commun et je me suis conforté dans l'idée que personne d'autre que moi n'aurait pu trouver ce portefeuille.

Il était sept heure du soir quand je me suis décidé à descendre pour le lui rapporter. J'avais attendu tout l'après-midi, en misant sur le fait que j'avais plus de chance de le trouver chez lui en début de soirée.
Son appartement était sombre comme un après-midi d'orage. Il me fit entrer directement dans son salon en s'excusant du désordre. Il y avait un oreiller et une couverture en laine chiffonnée sur le canapé, des verres sales, un cendrier plein et une pile de magazines féminins sur la table basse. Il me débarrassa une chaise de jardin en plastique qui trônait bizarrement, tournée face au vasistas qui s'ouvrait sur la rue presque au niveau du plafond. Il avait juste pris le portefeuille que je lui tendais et m'avait faire signe de venir un instant partager sa vie. J'avais noté sans grande surprise qu'il portait son habituel accoutrement de skieur frileux, que ne justifiait pas vraiment la paisible fraîcheur de son appartement troglodyte.

" Pourquoi vous ne me posez pas la question directement ? "
Je devais fixer trop attentivement les quelques centimètres carrés de peau visibles tout en essayant de me concentrer sur le verre d'armagnac qu'il m'avait servi. Il n'avait pas allumé la lumière, mais avait mis un vinyle de musique classique sur la platine et semblait parfaitement à son aise dans l'absence de conversation qui n'avait manqué de s'installer après les plates banalités d'usage.
J'essayais de reconstituer un personnage cohérent à partir des lambeaux de lui qu'il m'avait laissé entrevoir et je n'arrivais pas à un résultat viable. C'était comme faire un puzzle dont il manquerait des pièces, maculé de gribouillis d'enfant débile.

" Ils ne savent pas ce que c'est. Ils n'ont pas encore donné de nom à ce que j'ai... Peut-être qu'ils finiront par lui donner le mien. Je suis le seul cas connu à ce jour, mais ne vous méprenez pas : ce n'est pas parce qu'on est victime d'un mal inhabituel qu'il est plus facile à porter. J'ai du mal à partager l'enthousiasme de certain médecins qui trouvent cela 'tout à fait remarquable'... 'Splendide !' est le terme non médical qu'ils semblent préférer. Ils en usent tellement que je me demande si à force de splendeur je ne vais pas finir noyé dans du formol et exhibé dan les facultés. "

Tandis qu'il parlait il dénouait son écharpe, enlevait ses gants, retroussait ses manches. Il faisait presque nuit déjà dans la pièce, mais ça ne m'empêcha pas d'en voir plus que je n'aurais voulu. Dès la base du menton, la peau de son cou semblait se révolter : elle était granuleuse, sombre, balafrée de petites cicatrices, labourée de creux profonds. Ses mains étaient couverts de croûtes noirâtres, criblées de petits trous, ses doigts étaient maigres et tordus comme des mauvaises herbes passées au DTT, ses paumes prouvaient que s'il avait eu du cœur, de la vie et de la chance, ça remontait à une lointaine époque. Le long de ses bras les veines palpitaient à fleur de peau. Pour un peu j'aurais dit que celle-ci s'était glissée en dessous, pour ne pas cautionner les affreuses pulsations. Quand il enleva son bonnet la première chose que je vis fut une explosion de cheveux paille qui poussaient en touffes épaisses, cernées d'un liserais bleu sombre de derme nu et scarifié. Son oreille droite à moitié nécrosée pendait le long de sa joue fraîchement rasé. Au milieu de ce champ de bataille ses yeux luttaient pour rester serein.

Il n'avait rien d'autre à me dire. Sans doute avait-il effectivement laissé son portefeuille par terre pour que quelqu'un vienne le voir, pour qu'il puisse partager son horreur personnelle. Ses dernières paroles, après avoir soigneusement remis ses gants et son bonnet, ne me rassurèrent qu'à moitié. Je m'étais hâté de finir mon verre en faisant attention de ne pas laisser transparaître mon profond dégoût, ma peur irrationnelle, et je m'étais levé en prétextant une nécessité urgente. Il m'avait accompagné à la porte et m'avait dit : 'Rassurez-vous, ce n'est pas contagieux.' Dans son regard j'avais cru lire 'en tout cas c'est ce que les médecins prétendent'.

Pendant quelques mois encore je le croisais dans l'immeuble, à la boulangerie ou au tabac, et je le saluais poliment. Je n'arrivais pas à me défaire de ce que j'avais vu chez lui, et régulièrement je m'inspectais de près, le nez collé au miroir de la salle de bain, à l'affût du moindre signe étrange. Je me demandais aussi, quand je le croisais dans un lieu public, quelle impression cela ferait si il laissait voir à tout le monde ses immondes stigmates. Parfois je me disais que ce n'était pas possible, que l'obscurité de son salon et ma mémoire avait exagéré l'horreur de son état, et je me répétais que personne ne pouvait continuer de vivre avec ce genre de blessure.
Et puis il a déménagé.

La propriétaire me dit qu'il avait été muté quelque part dans le centre de la France. Elle ne semblait pas mécontente de le savoir parti. Elle avait l'intention de faire rénover un peu son rez-de-jardin, refaire les peintures, augmenter le loyer, ce genre de chose. Elle me demanda de bien vouloir ouvrir la porte aux ouvriers qui s'occuperait du travail.
C'est comme ça que je suis rentré une seconde fois dans son appartement. Tandis que les peintres commençaient à tirer les meubles au milieu des pièces j'ai fait un rapide tour du trois pièces obscur. Mon voisin avait abandonné les lieux précipitamment, c'était plus une fuite qu'un déménagement. Il ne restait que peu de ses affaires personnelles et rien qui ait vraiment de l'importance : des surgelés dans le frigo, une brosse à dent sur l'évier, une affiche d'un spectacle de danse accroché dans l'entrée.
Dans la chambre à coucher, où seuls demeuraient un carré de moquette rêche et une table de chevet bancale, j'ai trouvé une enveloppe cachetée portant mon prénom. Je l'ai ouverte sans attendre, sachant bien qu'il n'y avait pas d'erreur, qu'elle m'était effectivement adressée.

A l'intérieur il n'y avait qu'une photo, représentant un gamin d'une dizaine d'année. J'ai tout de suite reconnu son regard de demi-vivant, profond comme l'océan arctique. Il était en maillot de bain, posant fièrement dans une piscine de jardin gonflable, une tignasse d'épouvantail passé à l'eau oxygénée sur la tête.
Partout sur la photo, de haut en bas, irradiant la vie, rayonnait une peau rose pastel à peine hâlée par le soleil. Une peau douce et fraîche d'enfant pas encore homme.

(Lundi 24 janvier 2000)

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